Gros soupir chez les libéraux

Des partisans libéraux réunis à Montréal se sont réjouis de constater que leur chef Justin Trudeau allait conserver le pouvoir.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Des partisans libéraux réunis à Montréal se sont réjouis de constater que leur chef Justin Trudeau allait conserver le pouvoir.

Les libéraux ont obtenu moins de votes que les conservateurs à travers le pays, ont perdu une trentaine de circonscriptions et formeront un gouvernement minoritaire. Mais pour Justin Trudeau, la soirée de lundi s’est néanmoins conclue sur un constat positif: «Les Canadiens nous ont confié la responsabilité de continuer à gouverner.» Et tout le reste est secondaire.

Dans son discours de victoire prononcé au Palais des congrès de Montréal, le chef libéral n’a ainsi fait aucune allusion directe à son mandat minoritaire — ni tendu explicitement la main à ceux qui possèdent la balance du pouvoir.

«Je vous entends, a-t-il dit aux électeurs canadiens: vous nous renvoyez au travail à Ottawa, avec un mandat clair: rendre la vie plus abordable, combattre les changements climatiques, sortir les fusils de nos rues.»

Justin Trudeau s’est par contre adressé directement aux Québécois durant son allocution d’une dizaine de minutes, prononcée dans la nuit de lundi à mardi devant quelques centaines de partisans. «J’ai entendu votre message ce soir: vous voulez continuer d’avancer avec nous, mais vous voulez aussi vous assurer que la voix du Québec porte plus à Ottawa. Mon équipe et moi serons là pour vous.»

Il a ensuite fait la même chose pour les électeurs des Prairies, qui ont complètement rayé les libéraux de la carte. «J’ai entendu votre frustration.»

Mais globalement, il retient des résultats de lundi que «les Canadiens ont voté en faveur d’un agenda progressif et pour des actions fortes afin de combattre les changements climatiques».

Soulagement

Les partisans à qui il s’adressait n’ont finalement pas vécu la soirée stressante à laquelle plusieurs s’attendaient. Le suspense a dans les faits été si court qu’il n’y avait pratiquement personne — un peu plus de 200 partisans — quand les réseaux de télévision ont prédit que les libéraux formeraient un gouvernement minoritaire, vers 22 h…

« Quatre ans de plus ! » se sont alors mis à scander (en anglais) les militants réunis, qui regardaient deux écrans géants dominant une salle alors surtout peuplée de journalistes.

Peu à peu, les candidats élus dans la région de Montréal ont fait leur apparition sur place, suivis par une foule de plus en plus nombreuse — mais d’un enthousiasme modéré.

Steven Guilbault, élu dans Laurier-Sainte-Marie, a reçu une ovation nourrie quand les écrans ont montré l’avance qu’il creusait tranquillement sur ses adversaires; chaque gain confirmé a suscité des réactions; mais pour l’essentiel, l’ambiance est restée nettement plus proche du soulagement que de la joie pure.

Tout compte fait, les libéraux ont donc remporté 156 circonscriptions à travers le pays (selon les données disponibles à 02h00). C’est la bonne tenue des troupes au Québec (35 sièges, et près de 34 % du vote), en Ontario (78 sièges) et dans les Maritimes (25 sièges) qui a permis à Justin Trudeau de remporter ce deuxième mandat.

Au Québec, les libéraux détenaient 40 sièges à la dissolution de la Chambre : ils en avaient 76 en Ontario. Dans les Maritimes, le Parti libéral ne pouvait essentiellement que reculer, après avoir remporté la totalité des 32 sièges en jeu il y a quatre ans. Mais dans les trois cas, les libéraux ont pu limiter les dégâts.

La plupart des ministres sortants du gouvernement ont été réélus lundi. Les libéraux ont toutefois perdu Amarjeet Sohi et le vétéran Ralph Goodale.

Relation à bâtir

Tout mis ensemble, la victoire est-elle douce-amère? «Moi je prends note que c’est une victoire», disait Mélanie Joly (réélue dans Ahuntsic-Cartierville) peu avant que M. Trudeau ne prenne la parole. «Maintenant, on va devoir gouverner avec une réalité différente de celle des quatre dernières années, mais on va bâtir nos relations avec l’opposition.»

«C’est une victoire minoritaire, mais c’est bien une victoire», constatait aussi Pablo Rodriguez, coprésident de la campagne libérale au Québec — il a été réélu dans Honoré-Mercier. «C’est comme en 1972!», rigolait pour sa part un militant qui rappelait que Pierre Elliott Trudeau avait lui aussi obtenu un deuxième mandat minoritaire après une première victoire éclatante.

Pablo Rodriguez pense surtout que «c’est une grande victoire pour ceux qui croient dans la lutte aux changements climatiques et à une société plus juste. À travers cette victoire, on continue d’avancer: c’est sûr que le gouvernement minoritaire pose un certain défi, mais c’est à nous de le relever. On doit donc trouver des façons d’obtenir des alliances avec un ou l’autre des partis.»

Mais selon l’environnementaliste Steven Guilbeault, qui fera son entrée à la Chambre des communes, la cohabitation devrait être facile. «S’il y a un enjeu qui fait largement consensus auprès de quatre des cinq partis qui seront à la Chambre, c’est la question environnementale et des changements climatiques. Je n’ai aucun doute qu’on va pouvoir travailler et collaborer ensemble.»

«Tous les partis, sauf les conservateurs, pensent qu’il faut mettre un prix sur la pollution, investir plus dans les transports collectifs, les aires protégées, les infrastructures vertes. Alors pour ces questions-là, je ne m’attends pas à ce que ce soit difficile», a soutenu M. Guilbeault.

Machine

Les sondages annonçaient tous une lutte serrée avant le dépouillement des urnes. Mais plusieurs employés libéraux croisés au Palais des congrès maintenaient que la force de la « machine » libérale — ce réseau de bénévoles et de militants chargés d’inciter les électeurs à voter — ferait en fin de compte la différence.

«Les résultats ne me surprennent pas, disait ainsi un stratège en voyant les chiffres apparaître sur les écrans: on était confiants avec la fin de campagne, et en sachant ce que nos équipes étaient capables de faire sur le terrain.»

N’empêche que pour Mélanie Joly, il y a des leçons à tirer du déroulement de cette course. «Ça nous rappelle à quel point les campagnes sont maintenant extrêmement importantes», a-t-elle dit. «Il ne faut jamais tenir nos électeurs pour acquis, il ne faut jamais penser que le comportement électoral va se répéter de campagne en campagne.»