Un gouvernement libéral minoritaire

Le chef libéral aura décroché le second mandat qu’il réclamait à l’électorat, mais un mandat diminué.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Le chef libéral aura décroché le second mandat qu’il réclamait à l’électorat, mais un mandat diminué.

C’est une victoire aux relents de défaite pour Justin Trudeau. Le chef libéral aura décroché le second mandat qu’il réclamait à l’électorat, mais un mandat diminué, minoritaire, dont la stabilité et la longévité seront inversement proportionnelles à la combativité de ses éventuels alliés néodémocrates et verts.

Lundi soir, pourtant, les chefs ont à peine évoqué ces considérations tactiques dans leur discours respectif. Tout au plus le vainqueur, Justin Trudeau, a-t-il reconnu qu'il passerait «pas mal de temps au téléphone au cours des prochains jours». Ses troupes ont ravi 156 des 338 circonscriptions disponibles, soit 14 de moins que les 170 nécessaires pour décrocher un mandat majoritaire.

 

L'allié le plus sûr de M. Trudeau sera le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, dont les 24 sièges suffisent à lui procurer la stabilité qu'il recherchera. M. Singh a indiqué dans son discours qu'il voudra qu'on s'attaque aux changements climatiques, qu'on offre du logement plus abordable, qu'on se réconcilie de manière plus sincère avec les autochtones et qu'on instaure un régime d'assurance-médicaments universel. «Ce sont les priorités que je mettrai au coeur des conversations que j'aurai au cours des prochaines semaines», a-t-il dit.

Avec ses trois sièges, le Parti vert d'Elizabeth May ne peut espérer peser lourd dans ces tractations de coulisses.

De son côté, le chef du Bloc québécois a bien fait comprendre que le sens de son mandat n'était pas d'aider ou de nuire au bon fonctionnement du Canada. «Le Bloc québécois ne veut pas former un gouvernement ni même participer à un gouvernement, a lancé Yves-François Blanchet. En revanche, le Bloc québécois peut au mérite collaborer avec n'importe quel gouvernement.» Il a posé comme condition à ce qu'on ne «passe pas davantage de pétrole à travers le Québec» et qu'on respecte ses valeurs et son «engagement envers la laïcité». Le Bloc a remporté 32 sièges.

Pour sa part, le conservateur Andrew Scheer a laissé entendre qu'il n'avait pas l'intention de quitter son poste, bien au contraire. Il s'est réjoui que sa formation ait enregistré des gains presque partout au pays (sauf, de manière notable, au Québec où il a enregistré un recul) et ait réussi l'exploit rarement réalisé dans l'histoire canadienne de réduire un gouvernement majoritaire à une minorité après seulement un mandat.

«Après l'élection de 2015, Justin Trudeau paraissait invincible, a lancé M. Scheer à ses partisans. Les experts disaient que c'était le début d'une autre dynastie Trudeau de huit ou même 12 ans. Mais ce soir, les conservateurs ont averti M. Trudeau: quand votre gouvernement tombera, les conservateurs seront prêts et nous gagnerons.»

Il faut dire que si les conservateurs arrivent deuxième en terme de circonscriptions remportées (122), ils arrivent premiers en terme de vote populaire exprimé: 34,5% des Canadiens ayant voté les ont endossés, contre 33 % pour les libéraux. Le NPD a obtenu 15,9% des voix et le Parti vert, 8,8 %. Par rapport aux résultats obtenus par ces deux formations à la précédente élection générale, il s'agit d'une diminution pour le NPD (19,7 % en 2015), mais d'une hausse significative pour les verts (3,4 %).

Le Bloc revient au Québec

Le Bloc québécois d’Yves-François Blanchet a de quoi jubiler lui qui, avec 33 % du vote populaire exprimé, était en voie de remporter 32 circonscriptions, contre 35 pour le PLC (34 % du vote). Le Bloc a frustré Andrew Scheer de sa victoire tant espérée dans Trois-Rivières et lui a ravi deux sièges dans sa forteresse de Québec: Sylvie Boucher s'est fait montrer la porte par Caroline Desbiens, tandis qu'Alupa Clarke s'est incliné devant Julie Vignola dans la circonscription voisine de Beauport—Limoilou. Les conservateurs ont aussi dû renoncer à la circonscription de Lac-Saint-Jean, plutôt remportée par le fils de l’ancien chef bloquiste Gilles Duceppe, Alexis Brunelle-Duceppe. « Bravo, mon gars ! lui a lancé son père, en ondes à Radio-Canada. On disait de moi que j’étais le fils de Jean Duceppe et on a dit de toi que tu es le fils de Gilles, mais maintenant, je vais dire que je suis le père d’Alexis Brunelle-Duceppe. »

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Le Bloc a visé juste

La déconfiture néodémocrate s’est pour sa part matérialisée dans la province. Le parti de Jagmeet Singh n’a tenu bon que dans Rosemont–La Petite-Patrie, où règne Alexandre Boulerice. Le NPD n’a obtenu que 11 % du vote exprimé dans la province, contre 19 % en 2015.

Le cabinet québécois de M. Trudeau aura résisté. Diane Lebouthillier (Revenu national) a finalement conservé son siège gaspésien après une âpre bataille s'étant terminée au petit matin. François-Philippe Champagne (Infrastructures) a préservé le sien dans Saint-Maurice–Champlain. Jean-Yves Duclos (Famille) a finalement gagné dans Québec par un peu plus de 200 voix seulement (33,2%), alors que l’ex-bloquiste Christiane Gagnon (32,8%), qui tentait un retour, lui a livré une lutte coriace. Selon cette dernière, le scrutin aurait été entaché d'«irrégularités». Mélanie Joly (Tourisme), Pablo Rodriguez (Patrimoine) et Marie-Claude Bibeau (Agriculture) ont aussi été réélus.

En Beauce, le chef du Parti populaire, Maxime Bernier, a perdu son pari et s’est incliné devant son rival conservateur, Richard Lehoux. Dans son discours de défaite, le chef a laissé entendre que sa contribution politique n’était pas terminée. « Nous serons plus forts la prochaine fois, ce n’est qu’un début. »

En Ontario, par où passent toutes les victoires et défaites électorales fédérales, le PLC aura tenu bon. Il était en avance dans 78 circonscriptions, tandis que les troupes d’Andrew Scheer ne pouvaient compter que sur 37 sièges et le NPD, 6. À la dissolution du Parlement, les libéraux détenaient dans la province 76 sièges, contre 33 pour les conservateurs et 8 pour le NPD. Les libéraux ont obtenu 41 % du suffrage exprimé, contre 33 % pour les conservateurs.

L’ex-ministre devenue indépendante Jane Philpott n'aura pas remporté son pari: elle est arrivée bonne troisième, permettant au Parti libéral de reprendre la circonscription de Markham-Stouffville. À l'inverse, sa comparse Jody Wilson-Raybould, l’ancienne ministre de la Justice par qui tout le scandale de SNC-Lavalin est arrivé, a conservé Vancouver-Granville.

Au final, la Colombie-Britannique aura offert de belles luttes à trois ou même à quatre. Les conservateurs en sont sortis gagnants (17 sièges) tandis que libéraux et néodémocrates sont arrivés à égalité avec 11 sièges chacun. Le Parti vert aura seulement conservé les deux sièges qu'il détenait à la dissolution de la Chambre.

L’Alberta est sans surprise devenue plus bleue encore. Les libéraux, conspués à cause de leur taxe carbone, y ont perdu leurs trois sièges, dont celui du ministre des Ressources naturelles Armajeet Sohi. Le NPD a cependant conservé Edmonton Strathcona. Idem en Saskatchewan, qui a même montré la porte au ministre — et unique libéral de la province — Ralph Goodale. Au Manitoba, enfin, les libéraux étaient en voie de perdre trois sièges aux mains des conservateurs.

Région atlantique

Dans la région atlantique, les libéraux n’auront pas réédité leur raz-de-marée de 2015, mais ils auront été capables de limiter les dégâts. Au moment où ces lignes étaient écrites, ils avaient conservé ou étaient en voie de conserver 26 des 32 circonscriptions. Ainsi, à Terre-Neuve, ils ont conservé 6 de leurs 7 sièges, le dernier ayant été repris par le néodémocrate Jack Harris, qui effectue un retour à la Chambre des communes. À l’Île-du-Prince-Édouard, les libéraux ont conservé leurs 4 sièges.

C’est au Nouveau-Brunswick que la carte a le plus changé. Les libéraux ont remporté cinq circonscriptions et étaient en avance dans la sixième, tandis que les conservateurs leur en ont ravi trois. Le Parti vert a remporté son pari en faisant élire Jenica Atwin dans Fredericton. Pour les conservateurs, l’ancien directeur des communications de Stephen Harper et ex-député John Williamson effectuera un retour à la Chambre des communes, tout comme son ancien collègue et ex-ministre Rob Moore, qui avait perdu en 2011 le siège qu’il occupait depuis 2004. Toutefois, la vedette country George Canyon, qui tentait de reprendre pour Andrew Scheer l’ancien fief de Nova-Centre, a mordu la poussière face au député libéral Sean Fraser.

En Nouvelle-Écosse, enfin, les libéraux ont été élus dans 9 des 11 circonscriptions et étaient en avance dans une autre, tandis que les conservateurs se sont contentés d’un seul siège.

2 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 22 octobre 2019 07 h 04

    Dans Québec

    Madame Buzzetti, vous écrivez que, dans Québec, Jean-Yves Duclos a gagné facilement contre madame Gagnon du Bloc. Ce n'est pas du tout le cas. Ce ministre libéral et député sortant dans cette circonscription n'aurait obtenu que 215 votes de plus que son adversaire bloquiste, aux dernières nouvelles.

    Un peu plus de 18 000 contre un peu moins de 18 000. À ce compte-là, peut-il y avoir un recomptage? Quoiqu'il en soit, monsieur le ministre ne l'a pas eu du tout facile, cette victoire à l'arraché... si tant est qu'elle demeure. Et on peut certes féliciter madame Gagnon (et le Bloc) pour son excellente performance.

  • Hélène Buzzetti - Auteur 22 octobre 2019 09 h 03

    Bonjour

    Il arrive, heure de tombée oblige, qu’on écrive sur la base de résultats incomplets et ça aura été le cas ici. Mes excuses.