1867, des élections sous le signe de la corruption

John A. Macdonald, premier ministre du Canada de 1867 à 1873, et de 1878 à 1891.
Photo: Archives nationales du Canada John A. Macdonald, premier ministre du Canada de 1867 à 1873, et de 1878 à 1891.

Les premières élections qui ont lieu au Québec dans le cadre du système canadien que nous connaissons aujourd’hui se déroulent du 22 août au 24 septembre 1867. En même temps ou presque, soit du 20 juillet au 12 octobre, se déroulent les élections fédérales. Dans les deux cas, les candidats sont souvent les mêmes !

Cette élection double est particulière : elle vise à sanctionner le nouveau pouvoir fédéral qui vient de se mettre en place, non sans opposition, dans le cadre d’une loi constitutionnelle britannique

Les conservateurs de John A. Macdonald viennent de former le gouvernement à Ottawa par la suite d’une manoeuvre constitutionnelle qui met en place le régime dans lequel nous vivons toujours. Vont-ils être confirmés dans leurs fonctions ? Le vote du Québec va-t-il appuyer la Confédération ?

Cette double élection de 1867, la première dans le cadre de la toute nouvelle Confédération, est une des pires en matière de corruption.

Le personnel d’élection, à majorité conservateur, peut compter sur la possibilité d’annuler le vote dans certains lieux pour des motifs bidon. Certaines paroisses, connues pour leurs allégeances libérales, c’est-à-dire opposées au régime confédéral, virent leurs votes rejetés, comme à L’Islet ou à Kamouraska. Ce qui permit de couronner des conservateurs, en plusieurs cas, par très peu de voix.

Parmi les élus québécois, 23 députés sont élus sans la moindre opposition officielle, dont 20 conservateurs. Pour être candidat, il faut se présenter au jour et à l’heure prescrits pour que son nom soit retenu. Au moins trois noms de candidats, opposés aux conservateurs, seront enlevés pour qu’ils ne puissent pas se présenter. Ce n’est pas pour rien que plusieurs candidats ont l’habitude d’aller aux assemblées accompagnés d’un revolver…

Il y a des cas où des opposants aux conservateurs acceptent de l’argent, parfois sous la pression du clergé, en échange du retrait de leur candidature.

Résultat final : les conservateurs, favorables à fond à la Confédération, obtiennent 101 des 181 sièges du nouveau Parlement fédéral. Au Québec, ils arrachent 45 des 65 circonscriptions.

Corruption

À l’époque, le vote n’est pas secret. Quand les électeurs — des hommes et des possédants de plus de 21 ans — parviennent tant bien que mal jusqu’au lieu du scrutin, ils doivent manifester leur intention dans un registre ouvert à la vue de tous.

L’intimidation n’est pas rare. Les coups de poing sont légion. On verra, jusqu’aux années 1960, des fiers-à-bras au service des partis politiques.

La pratique de la corruption du vote est soutenue par cette faible considération que l’on porte à l’idée de démocratie. Dans les faits, ce sont moins de 10 % des adultes qui décident en 1867 de la place du Québec dans le cadre de cette nouvelle institution fédérale.

Une enquête

Louis-Antoine Dessaulles, neveu du tribun Louis-Joseph Papineau, se lance dans une enquête sur le rôle très appuyé du clergé dans cette élection, qui prend l’allure d’un référendum truqué en faveur de la nouvelle Constitution coloniale.

Dans le journal Le Pays, entre le 17 septembre 1867 et 20 février 1868, Dessaulles publie les résultats de ses observations. Il observe, au Québec, l’influence sans gêne du clergé dans certaines circonscriptions électorales. Il va les étudier de près, comme en témoignent ses carnets de notes, dont l’historien Yvan Lamonde a publié quelques extraits. Dessaulles dira qu’il a « en [s]a possession tant de faits de la plus terrible gravité » au sujet des curés qu’il a de quoi en démasquer plusieurs.

Que trouve-t-on dans les carnets de Dessaulles ? Toutes sortes de témoignages, de première main, qui mettent en cause les visées d’un clergé qui manipule sciemment le vote en faveur de ses perspectives ultra-conservatrices. Dans une volonté d’infléchir le vote populaire, le clergé révèle son adhésion au nouvel ordre colonial. À Montréal, Mgr Bourget avait reçu en primeur le texte de la Constitution adoptée à Londres. Le prélat fera en sorte de repérer ses ouailles qui s’opposent à ses idées politiques en s’informant sur les journaux que ceux-ci lisent.

Dessaulles rapporte par exemple les cas de curés qui enjoignent de voter à la place d’un mort ou d’électeurs dont le droit de propriété — une condition alors nécessaire — est tout sauf bien assuré. Il cite le cas de curés. Voici François-Xavier Caisse, à L’Épiphanie, qui offre un minot de farine de sarrasin à un pauvre pour l’encourager à voter selon ses visées. Et aussi le sulpicien Augustin-Siméon Campion qui, à l’église, affirme que les citoyens ne doivent pas se former d’opinions politiques « sans consulter leurs pasteurs ».

Pour ces élections de 1867, les évêques se donnent la main pour chanter en choeur la gloire du nouveau régime. Mgr Charles Larocque, évêque de Saint-Hyacinthe, estime qu’il n’y a pas d’autre choix puisque le refus de ce système ouvrirait la porte au régime républicain, c’est-à-dire aux États-Unis ou à la France, deux États révolutionnaires.

Une opposition

À ceux qui voudraient, comme le fit Louis-Joseph Papineau, dénoncer ce nouvel ordre politique conservateur, le clergé fait barrage de tout son corps.

Dans son étude de 1992 intitulée Le Québec et la Confédération : un choix libre ?, l’historien Marcel Bellavance a conclu à l’influence indue de l’Église dans le processus électoral en 1867. Cette influence du clergé s’avère déterminante, juge-t-il. L’opposition à la confédération est tuée dans l’oeuf par un clergé qui exclut de son monde social les opposants. L’historien estime tout de même que, malgré bien des manoeuvres illicites, les opposants qui se manifestent contre la Confédération sont à peu près à hauteur de 45 %.

Mais le clergé est écouté et appuyé par une génération de politiciens qui s’assure les meilleures places dans ce régime en construction. C’est le cas de Wilfrid Laurier. À la veille des élections, il démissionne de l’Institut canadien, ce centre d’esprits bouillants, pour mieux adopter un style mi-chair mi-poisson qui va lui servir à soutenir la Confédération. Le joufflu Joseph-Alfred Mousseau, appelé à devenir premier ministre du Québec, affirme pour sa part, en attendant d’être porté au pouvoir, que ce régime n’est pas, contrairement à ce que prétendent ses opposants, « le couronnement de dix années de mauvaises administrations ».