Des progrès économiques asymétriques

«Il serait compréhensible que les Albertains ou les petites familles de Vancouver ou de Toronto se disent plus souvent serrés financièrement que le feraient les Québécois», explique Matthieu Arseneau, chef économiste adjoint à la Banque Nationale.
Photo: Annik MH de Carufel Archives Le Devoir «Il serait compréhensible que les Albertains ou les petites familles de Vancouver ou de Toronto se disent plus souvent serrés financièrement que le feraient les Québécois», explique Matthieu Arseneau, chef économiste adjoint à la Banque Nationale.

Les ménages canadiens se sentent plus serrés et inquiets que jamais financièrement, affirme le chef conservateur, Andrew Scheer. Aussi promet-il notamment de réduire le taux de leur première tranche d’impôt (un engagement de presque 6 milliards par an) ainsi que d’éliminer la TPS sur le chauffage résidentiel (1,4 milliard). Ne voulant pas être en reste, le Parti libéral s’engage, entre autres, de son côté, à relever le seuil à partir duquel les contribuables doivent payer de l’impôt (5,7 milliards). Mais est-ce que les finances des Canadiens se portent si mal ?

« En moyenne, les ménages canadiens se portent relativement bien économiquement, mais ça dépend beaucoup de l’endroit où l’on se trouve », explique Benoit P. Durocher, économiste principal au Mouvement Desjardins. Profitant de la meilleure création d’emplois en neuf mois depuis 2002 (+358 000 emplois à 83 % à temps plein), le taux de chômage se maintient, en effet, tout près de son plancher record à 5,5 % au Canada alors qu’il dépassait les 7 % lors des élections fédérales précédentes. Stimulée par la création d’emplois et la rareté grandissante de main-d’oeuvre, l’augmentation des salaires s’est aussi finalement mise à s’accélérer depuis quelques mois et atteint désormais son rythme le plus élevé en 10 ans.

Ces gains sur le marché de l’emploi contribuent à stimuler les dépenses de consommation ainsi que le marché immobilier après un passage à vide, les deux dernières années, à Toronto et à Vancouver. Cela se traduit également par un niveau de confiance des consommateurs 50 % plus élevé qu’à pareille date en 2015.

Différence de réalités

Ces moyennes gomment cependant d’importantes différences entre les régions canadiennes, note à son tour Matthieu Arseneau, chef économiste adjoint à la Banque Nationale. En effet, presque 88 % des emplois créés depuis la fin de la dernière crise l’ont été au Québec ou en Ontario. La chute des prix mondiaux des matières premières, puis les difficultés propres au pétrole albertain n’ont pas cessé de plomber l’économie et l’emploi de la province de l’Ouest. Quant au marché immobilier, le resserrement graduel des règles hypothécaires au Canada a bien aidé à freiner l’endettement des ménages canadiens, mais les prix demeurent extrêmement élevés à Vancouver et à Toronto, constate Benoit P. Durocher. De leur côté, les Québécois affichent notamment le plus faible taux de chômage au pays (4,8 %), des prix immobiliers moins gonflés et un meilleur taux d’épargne.

En moyenne, les ménages canadiens se portent relativement bien économiquement, mais ça dépend beaucoup de l’endroit où l’on se trouve

Dans ce contexte, dit Matthieu Arseneau, « il serait compréhensible que les Albertains ou les petites familles de Vancouver ou de Toronto se disent plus souvent serrés financièrement que le feraient les Québécois ».

Tout cela se passe également dans un climat de tension et d’incertitude internationales qui n’est pas sans être menaçant pour une économie ouverte comme le Canada, rappelle Benoit P. Durocher. Peut-être que cela pèse aussi sur le moral des Canadiens ?

Trop d’impôt ?

Quant au poids que représentent les gouvernements dans le portefeuille des contribuables, il n’a pas augmenté, mais plutôt diminué au fédéral depuis quatre ans, si l’on tient compte des baisses apportées aux barèmes d’impôt et de l’augmentation des transferts aux familles, a fait valoir jeudi au Devoir Luc Godbout, de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université Sherbrooke. Un sondage de la Chaire révèle que la proportion de citoyens qui estiment payer trop d’impôt pour les bienfaits qu’ils en tirent est à peu près partout la même au Canada (57 %), même si leur fardeau fiscal total varie beaucoup d’une province à l’autre. Les chercheurs en tirent deux conclusions : que le politicien en quête d’électeurs a sans doute raison de promettre des baisses d’impôt, mais aussi que quelle que soit l’ampleur de ces baisses, l’insatisfaction populaire ne changera probablement pas.