Vancouver, l’île verte de l’Ouest?

La cheffe du Parti vert, Elizabeth May (centre), était accompagnée par David Merner et Racelle Kooy, tous deux candidats sur l’île de Vancouver, lors d’une annonce aux médias, le 3 octobre dernier à Victoria.
Photo: Chad Hipolito La Presse canadienne La cheffe du Parti vert, Elizabeth May (centre), était accompagnée par David Merner et Racelle Kooy, tous deux candidats sur l’île de Vancouver, lors d’une annonce aux médias, le 3 octobre dernier à Victoria.

Le Parti vert mise gros sur l’île de Vancouver. Les pancartes électorales sont nombreuses. Le parti y déploie beaucoup d’énergie. La chef, Elizabeth May, passe énormément de temps dans les circonscriptions voisines de la sienne. L’objectif est clair : ravir des sièges aux néodémocrates pour enfin réaliser la percée tant attendue depuis des années.

Et le fruit pourrait être mûr. Car dans la capitale de la Colombie-Britannique, à Victoria, le député néodémocrate des sept dernières années, Murray Rankin, ne se représente pas. Ce qui rend la tâche plus facile à la candidate du Parti vert, Racelle Kooy, admet cette dernière. Le NPD a jeté son dévolu sur Laurel Collins pour succéder à M. Rankin. La politicienne de 35 ans siégeait au conseil municipal de Victoria depuis dix mois lorsqu’elle a décidé de faire le saut en politique fédérale. Un mandat écourté que certains lui reprochent, selon Mme Kooy.

« Nous avons le vent dans les voiles et nous sommes certains que nous allons faire élire plusieurs députés sur l’île de Vancouver », a lancé Elizabeth May au Devoir, justement de passage à Victoria jeudi. Les verts estiment que le vent a tourné depuis l’élection d’un des leurs, Paul Manly, à la partielle du mois de mai dans Nanaimo-Ladysmith au nord d’ici. Le Parti vert provincial détient en outre trois sièges qui englobent une partie de Victoria et ses alentours — notamment celui du chef Andrew Weaver, au nord de la capitale.

« Elizabeth May peut maintenant citer ses propres victoires électorales et celles d’élus provinciaux dans quelques provinces [Ontario, Nouveau-Brunswick, Île-du-Prince-Édouard]. Désormais, vous pouvez voter avec votre conscience et vous allez peut-être obtenir le résultat espéré », observe la sondeuse de l’Institut Angus Reid Shachi Kurl.

Racelle Kooy note en outre que les électeurs du coin sont particulièrement au fait du poids que peut porter un caucus vert. Car les trois députés locaux ont formé une coalition avec le NPD provincial pour assurer un gouvernement progressiste en Colombie-Britannique. « Les gens comprennent ici ce qu’une présence du Parti vert peut accomplir. »

Les sondages semblent lui donner raison, en prédisant une possible victoire verte dans cette circonscription du sud de l’île de Vancouver. À la sortie d’un débat de candidats sur l’environnement, jeudi soir, les électeurs semblaient en effet hésiter entre les verts et le NPD. Personne n’a évoqué un possible vote pour le Parti libéral. Neuf points de pourcentage séparaient les deux partis en 2015 : 42 % pour le NPD, 33 % pour le Parti vert, et 12 % chacun pour les libéraux et les conservateurs.

Chicanes progressistes

Laurel Collins vient de se lancer en politique fédérale. Et malheureusement pour elle, elle ne peut compter sur l’aide de Murray Rankin, qui doit demeurer non partisan après avoir été nommé à une agence de surveillance des activités de sécurité nationale.

Entre deux événements de campagne, la jeune politicienne martèle les grandes promesses de son parti et critique le plan des verts, qu’elle juge moins complet. « Notre plan climatique est ambitieux. Mais nous avons aussi une plateforme qui s’attaque aux inégalités. » Invitée à préciser les lacunes du Parti vert, dont les promesses recoupent en grande partie celles des néodémocrates, Mme Collins ne sait cependant pas répondre. Elle ignore, par exemple, que le Parti vert promet comme le NPD une assurance dentaire (celle du NPD serait plus universelle).

Sa rivale verte rétorque que les verts ont davantage de crédibilité, car ils militent pour une assurance médicaments, la décriminalisation des drogues et l’action climatique depuis de nombreuses années. « Nous sommes fidèles à qui nous sommes. Le Parti vert ne virevolte pas sur les enjeux comme un saumon hors de l’eau, simplement pour suivre la saveur du jour et les votes qui viennent avec », fait valoir la politicienne autochtone.

Pour convaincre les électeurs de rester fidèles au NPD, Laurel Collins vante le bilan des députés néodémocrates de la région depuis 2006. « Je crois que les gens comprennent que le NPD a une longue tradition de combat pour les enjeux les plus importants. »

Elle envoie aussi quelques flèches aux verts, en rappelant qu’un de leur candidat s’oppose à l’avortement et qu’Elizabeth May n’a pas exclu d’appuyer un gouvernement minoritaire conservateur s’il promet d’en faire davantage pour l’environnement.

Ces critiques, les néodémocrates les martèlent de plus en plus souvent depuis que le Parti vert les talonne dans les sondages. À tel point que Mme May y est allée de deux communiqués de presse pour les sommer d’arrêter.

L’ex-libéral des verts

Le chef du NPD, Jagmeet Singh, refuse de laisser partir si facilement une part des cinq circonscriptions qu’il détient sur l’île de Vancouver (le Parti vert représente les deux autres). M. Singh a passé pas moins d’une semaine dans la région, entre Vancouver et l’île, en s’arrêtant notamment dans la circonscription voisine de Victoria. Son député Randall Garrison espère être élu une troisième fois à Esquimalt-Saanich-Sooke.

Là aussi, les verts fondent beaucoup d’espoirs. Leur candidat, David Merner, était de la course en 2015… aux couleurs du Parti libéral ! « Le jour où ils ont acheté l’oléoduc Trans Mountain, j’ai rejoint le Parti vert », raconte-t-il au Devoir, dans son bureau de campagne qui fourmille de bénévoles.

M. Merner ne croit pas voler énormément d’appuis à son ancien parti, mais plutôt au NPD. « Les gens du NPD voient qu’on peut gagner. Et maintenant, ils se disent qu’on va gagner. »

Randall Garrison met toutefois en doute la vague verte prédite par les troupes d’Elizabeth May. « Ils ont dit la même chose en 2015. » Le député rappelle qu’il a obtenu 35 % des votes il y a quatre ans, suivi de M. Merner au Parti libéral avec 27 %, et du Parti vert à 20 %. « Pour passer de 20 % à quelque part dans les 30 %, ce serait un très gros bond pour eux. » M. Garrison note en outre qu’il a une longue feuille de route comme défenseur de l’environnement — ce qui peut priver le Parti vert d’arguments pour le déloger. Il argue, comme 0 Laurel Collins, que le NPD ratisse plus large que de simplement réclamer plus d’action climatique. M. Merner réplique à son tour que le plan vert est « plus progressiste » et plus « courageux ».

Jamie Hammond, du Parti libéral, refuse quant à lui de s’avouer vaincu par la bataille verts-NPD. « La lutte contre le changement climatique est trop critique. Je ne peux pas attendre qu’Elizabeth May bâtisse un réel parti national », dit-il pour expliquer sa décision de rejoindre les libéraux. Il martèle en outre que ni le Parti vert ni le NPD ne seront élus au gouvernement cette fois-ci. « L’un des défis, ici, c’est que les gens ont tendance à voter pour un parti d’opposition. Et ce que je dis aux électeurs, c’est que je veux faire partie du gouvernement pour influer sur les lois avant qu’elles soient rédigées et non après. »

Justin Trudeau était d’ailleurs de passage à Esquimalt au deuxième jour de la campagne. Le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, y sera mercredi. La circonscription abrite une base militaire et un chantier naval — ce qui donne espoir à M. Hammond, un colonel à la retraite, d’obtenir l’appui d’une part des 8000 électeurs ici qui ont un lien avec l’armée.

L’argument de vente de M. Hammond ne convaincra cependant peut-être pas tout le monde, dans ce coin de pays qui se sent loin d’Ottawa avec les 4300 km qui les séparent du Parlement et les 90 minutes de traversier qui les séparent du continent. Au Tim Hortons à côté de son bureau électoral, Ken et Ron déplorent le fait que, de toute façon, l’élection est toujours scellée avant même que ne soient dépouillés les votes de la Colombie-Britannique. « On peut voter pour le parti qu’on préfère, mais on ne décide jamais rien ici sur la côte ouest », se désole Ron.