Vers une entrée en scène de la politique étrangère

L’influence croissante des dirigeants autoritaires, les conflits au Moyen-Orient, le Brexit et ses prolongements et la procédure de destitution contre Donald Trump aux États-Unis figurent parmi les dossiers à surveiller, selon des experts.
Photo: Ahmad al-Rubaye Agence France-Presse L’influence croissante des dirigeants autoritaires, les conflits au Moyen-Orient, le Brexit et ses prolongements et la procédure de destitution contre Donald Trump aux États-Unis figurent parmi les dossiers à surveiller, selon des experts.

Les débats télévisés de la semaine prochaine seront l’occasion de savoir comment les chefs de parti comptent diriger le Canada dans un monde où sévissent les turbulences économiques et politiques.

Mieux vaut tard que jamais, disent les experts en politique étrangère. Ceux-ci reprochent aux politiciens fédéraux d’avoir tiré un voile sur les relations extérieures du Canada.

Le rôle du Canada dans le monde a rarement été un thème dominant lors des élections fédérales, mais les spécialistes jugent qu’il n’y a jamais eu un moment aussi important dans la mémoire récente pour en discuter.

Leur liste de dossiers est longue : l’influence croissante des dirigeants autoritaires, les conflits au Moyen-Orient, le Brexit et ses prolongements, la procédure de destitution contre Donald Trump aux États-Unis.

« C’est tout à fait absent de cette campagne, déplore l’ancien ambassadeur Ben Roswell, le président du Conseil international du Canada, un groupe de réflexion. Au lieu de cela, on débat sur comment on doit remettre de l’argent dans les poches des Canadiens sans parler des menaces auxquelles nous sommes confrontés sur la scène mondiale. »

Deux des cinq thèmes du débat de lundi porteront sur « le leadership au Canada et sur la scène internationale » et « la polarisation politique, les droits de la personne et l’immigration ». Pour le débat en français, jeudi, les thèmes de la politique étrangère et de l’immigration ont été réunis.

Un premier débat sur la politique étrangère organisé par Munk avait été annulé après que le chef libéral Justin Trudeau eut décliné l’invitation.

Aide étrangère

Si les six chefs de parti seront présents lundi et jeudi, les projecteurs seront surtout braqués sur M. Trudeau et le conservateur Andrew Scheer.

Tous deux diffèrent d’opinions sur la lutte contre les changements climatiques, mais ils n’ont guère précisé leurs vues sur les relations canado-américaines, les liens commerciaux avec la Chine et l’Inde et la possibilité de nouer de nouvelles alliances pour réagir au déclin du leadership mondial qu’exerçaient les États-Unis.

C’est tout à fait absent de cette campagne. Au lieu de cela, on débat sur comment on doit remettre de l’argent dans les poches des Canadiens sans parler des menaces auxquelles nous sommes confrontés sur la scène mondiale.

Les deux chefs préfèrent s’attaquer sur certains éléments de politique étrangère. Ainsi, M. Scheer soutient qu’il aurait négocié une meilleure entente de libre-échange nord-américain et accuse M. Trudeau d’avoir été une source d’embarras sur la scène mondiale, surtout lors de son voyage en Inde.

De son côté, M. Trudeau dit que M. Scheer manque de jugement en voulant réduire l’aide étrangère de 25 % et en soutenant initialement le Brexit.

Au cours de son mandat, le gouvernement libéral a dû compter sur les menaces du président populiste américain Donald Trump de déchirer l’ALENA s’il n’y avait pas de nouvelles négociations à ce sujet.

Finalement, le Canada, le Mexique et les États-Unis ont signé un nouvel accord de libre-échange, mais celui-ci n’a pas encore ratifié par les Américains. Les démocrates contrôlent la Chambre des représentants et veulent obtenir des modifications au chapitre du travail, de l’environnement, du prix des médicaments et des dispositions d’exécution.

Le gouvernement canadien n’a toujours pas fait ratifier l’accord, car il attendait de voir comme les choses évoluaient au Congrès.

« Quel est le plan B ? »

En attendant, Justin Trudeau et Andrew Scheer n’ont toujours pas répondu à une question vraiment importante, soutient Fen Hampson de l’Université Carleton.

« Quel est le plan B ? C’est peut-être le statu quo, mais je ne pense pas que l’on doit le présumer parce la boîte de Pandore a été ouverte. Nous entendons dire que les démocrates veulent réexaminer l’accord et y apporter des modifications, dit-il. À une époque où les turbulences secouent la scène internationale, y compris au sud de la frontière, il semble que la situation ne fera qu’empirer. Les Canadiens ont le droit de savoir quels sont les plans de leurs partis. »

Selon une ancienne diplomate américaine qui a été conseillère de deux ambassadeurs au Canada, Sarah Goldfeder, la campagne électorale est le bon moment pour Justin Trudeau et Andrew Scheer pour expliquer comment chacun forgera de nouvelles alliances pendant que les États-Unis et la Chine se regardent comme des chiens de faïence et que « l’ordre international établi sur le droit se désagrège autour du globe ».

Elle propose d’établir des relations encore plus solides avec des pays comme le Japon, la Corée du Sud, l’Allemagne et la France.

« Le Canada a l’occasion de participer à cette réorientation des rapports de force favorisant les puissances moyennes. Si celle-ci ne procure pas un nouvel équilibre de l’ordre mondial, elle pourra leur permettre de déterminer leur destin. »

Colin Robertson, un ancien diplomate devenu vice-président de l’Institut canadien des affaires mondiales, estime que la question peut se poser simplement : qui, de Justin Trudeau ou d’Andrew Scheer, représentera le mieux le Canada. Selon lui, si le conservateur devient premier ministre, certains éléments de son programme pourraient être modifiés, notamment son engagement à réduire de 25 % l’aide étrangère.

« La discipline du pouvoir pourrait amener les conservateurs à modifier certaines des choses les plus sottes que j’observe dans leur programme, souligne-t-il. Quand on arrive au pouvoir, on se rend compte des éléments qui ne fonctionneront pas bien. »