La «bataille pétropolitique» bat son plein en Alberta

L’Alberta tente de braquer les projecteurs sur sa vision selon laquelle une industrie des hydrocarbures forte en Alberta peut stimuler la création d’emplois dans tout le pays.
Photo: Jeff McIntosh La Presse canadienne L’Alberta tente de braquer les projecteurs sur sa vision selon laquelle une industrie des hydrocarbures forte en Alberta peut stimuler la création d’emplois dans tout le pays.

Dans la circonscription d’Edmonton Mill Woods, le député Amarjeet Sohi passe de porte en porte pour expliquer aux électeurs comment son Parti libéral revitalise l’industrie pétrolière, le fondement de l’économie albertaine.

Au même moment, son rival, le candidat conservateur, Tim Uppal, passe lui aussi de porte en porte pour expliquer de quelle manière les libéraux sont plutôt en train de la saboter.

Cette dichotomie sur le terrain reflète parfaitement la « bataille pétropolitique » que l’Alberta souhaite maintenir à l’avant-plan de la campagne.

Amarjeet Sohi, ministre des Ressources naturelles, affronte Tim Uppal pour la deuxième fois. En 2015, il était sorti vainqueur par seulement 92 voix face à l’ex-ministre d’État sous le gouvernement de Stephen Harper.

Selon le candidat libéral, les électeurs comprennent lorsqu’il leur dit que l’approbation des oléoducs, l’achat de l’oléoduc Trans Mountain et son projet d’élargissement, ainsi que l’adoption de lois comme C-69, qui modifie la façon d’évaluer l’incidence des grands projets nationaux d’énergie et de transport, vont faire en sorte d’empêcher le blocage par les tribunaux du développement de la filière des hydrocarbures tout en protégeant l’environnement.

« Nous avons réparé un processus déficient. C’est ce que je communique aux gens », mentionne M. Sohi.

« Et les gens comprennent. Les Albertains veulent que les bons projets aillent de l’avant [alors que] en même temps, ils tiennent profondément à l’environnement », poursuit-il.

De l’autre côté, Tim Uppal soutient que les législations comme C-69 et l’adoption d’une loi interdisant la navigation de navires pétroliers au large des côtes de la Colombie-Britannique sont en fait des moyens d’étouffer l’industrie des énergies fossiles et vont nuire à la concrétisation de grands projets.

« De nombreuses personnes à qui je parle disent que, oui, ils ont voté libéral la dernière fois, mais qu’ils s’attendaient à ce que les libéraux se tiennent debout pour l’Alberta. Et ils sont tout simplement déçus. Ils se sentent trahis », estime le candidat conservateur.

Sous le nouveau gouvernement provincial du Parti conservateur uni du premier ministre Jason Kenney, l’Alberta tente d’utiliser l’attention que suscite une campagne électorale nationale pour braquer les projecteurs sur sa vision selon laquelle une industrie des hydrocarbures forte en Alberta peut stimuler la création d’emplois dans tout le pays par des paiements de péréquation plus élevés, de la sous-traitance et des emplois manufacturiers.

« Peu importe où vous résidez, l’économie de l’Alberta doit être une question de l’urne pour vous », estime la candidate conservatrice de Calgary, Michelle Rempel, dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux le mois dernier.

« Beaucoup de gens me demandent quand je frappe à leur porte :  “Croyez-vous vraiment que le reste du pays se préoccupe de l’Alberta et de notre économie ? Parce qu’on dirait que ce n’est pas le cas.” »

Les emplois, l’économie et les oléoducs

D’après la sondeuse Janet Brown, de Calgary, la réponse semble effectivement que les électeurs canadiens ne s’en préoccupent pas tellement.

« Les cinq principaux enjeux en ordre d’importance pour les Albertains ne correspondent pas aux cinq principaux enjeux des autres Canadiens », confirme Mme Brown.

« Nous sommes entièrement concentrés sur les emplois, l’économie et les oléoducs. Mais à Toronto, à Montréal et à Vancouver, c’est le contraire. Ils s’inquiètent du coût de la vie. Ce n’est pas : “Faisons croître cette économie !”, c’est : “Comment vais-je faire pour garder la tête hors de l’eau dans cette économie en pleine croissance ?”. »

Le politologue John Soroski croit que la polarisation de l’enjeu des changements climatiques représente un défi pour les partis politiques nationaux qui tentent de trouver un compromis entre la croissance de l’industrie des énergies fossiles et le désir de rendre l’économie plus verte.

« Il y a une division qui se renforce de plus en plus, à mon avis, entre les électeurs guidés par le climat et les gens qui tiennent un discours de développement économique », observe M. Soroski, de l’Université MacEwan à Edmonton.

Jason Kenney et son gouvernement ont beaucoup contribué à diviser les deux camps le plus clairement possible.

Le premier ministre albertain s’en est pris notamment à des militants écologistes bien en vue, comme Tzeporah Berman, et veut mettre sur pied un centre de crise destiné à combattre ce qu’il perçoit comme des campagnes mensongères financées par des écologistes pour nuire à l’industrie des hydrocarbures.

Quand des militants ont marché pour le climat jusqu’au parlement de l’Alberta, l’équipe de communications de Jason Kenney s’est amusée à provoquer les manifestants en placardant les fenêtres d’affiches disant : « J’aime le pétrole et le gaz canadiens ».

En ce qui concerne l’issue du scrutin fédéral du 21 octobre, les experts prédisent une domination des conservateurs en Alberta. Selon le politologue Duane Bratt, de l’Université Mount Royal de Calgary, le parti d’Andrew Scheer devrait obtenir un minimum de 32 sièges sur 34 dans la province. Sa collègue Lori Williams prédit quant à elle que les conservateurs pourraient remporter tous les sièges de l’Alberta.