Que dira-t-on au monde?

Libéraux et conservateurs se rangent sans conteste derrière l’Ukraine et la défense de son intégrité territoriale.
Photo: Anatolii Stepanov Agence France-Presse Libéraux et conservateurs se rangent sans conteste derrière l’Ukraine et la défense de son intégrité territoriale.

« Le Canada est de retour » sur la scène internationale, clamait le chef libéral Justin Trudeau au lendemain de sa victoire en 2015. Le message avait fait mouche dans un monde qui a toutefois beaucoup changé depuis. Tous les partis reconnaissent aujourd’hui cette transformation, mais aucun de ceux susceptibles de former le prochain gouvernement ne propose une mise à niveau conséquente de la politique étrangère canadienne.

Il s’agit pourtant d’une prérogative du gouvernement fédéral, une de ses missions les plus importantes. Or, depuis le début de cette campagne, seul le chef conservateur, Andrew Scheer, a cru bon d’y consacrer une de ses annonces quotidiennes. On a aussi beaucoup jasé des gaffes de Justin Trudeau, mais si on parle d’enjeux internationaux, seulement la lutte contre les changements climatiques et la diversification des marchés étrangers ont vraiment joui d’une attention plus soutenue.

Pour ce qui est du reste, on peut parler d’un sujet quasi accidentel en dehors des programmes des partis. Et encore là. Les plans libéral et conservateur pour cette élection ne sont pas à la hauteur des défis auxquels le Canada et le monde sont confrontés : montée du populisme et de l’autoritarisme, contestation des institutions multilatérales et des valeurs démocratiques, résurgence du protectionnisme et des relations bilatérales pour le moins tendues avec les grandes puissances que sont les États-Unis, la Chine, l’Inde et la Russie.

Les programmes des partis

Le programme libéral de 2015 réservait 10 de ses 97 pages à la politique étrangère ; celui de 2019, à peine 4 sur 93, et on s’y éparpille. Justin Trudeau peut toujours dire qu’il n’a pas à se répéter puisqu’il entend poursuivre le travail entrepris et être guidé par les mêmes valeurs, mais si la politique actuelle a des points forts, dont un retour à la tradition multilatéraliste, elle a aussi bien des faiblesses.

Les conservateurs, eux, promettent essentiellement un retour à l’approche de Stephen Harper, avec un multilatéralisme racorni, dédaigneux des Nations unies et centré sur les alliances de pays amis. M. Scheer va toutefois plus loin que son prédécesseur en ce qui a trait à Israël (promesse de déménagement de l’ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem) et en matière d’aide au développement (annonce d’une réduction de budget de 25 %).

Libéraux et conservateurs divergent souvent sur les moyens, mais dans les deux cas, déplore Jocelyn Coulon, chercheur à l’Université de Montréal et auteur du livre Un selfie avec Justin Trudeau, la diplomatie cède souvent le pas à un ton moralisateur pour défendre la démocratie et le respect des règles. On fait la leçon, sans trop se soucier des conséquences sur l’état de nos relations. La Russie et la Chine en sont de bons exemples, note-t-il. Selon l’ancien diplomate de carrière et chercheur à l’Université d’Ottawa Ferry de Kerckhove, « la moralité est devenue sermon plutôt qu’action ».

Les circonstances ont toutefois obligé les libéraux à se faire plus discrets, sans nécessairement perdre de leur fermeté, en particulier face à l’imprévisible président américain Donald Trump et à sa menace de mettre fin à l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). « Et le gouvernement Trudeau s’en est très bien tiré », juge M. de Kerckhove.

Les relations avec la Chine se sont envenimées après l’arrestation de la numéro deux du géant chinois Huawei en décembre, Pékin répliquant en arrêtant deux Canadiens et en bloquant les importations de produits agricoles d’ici. Les conservateurs promettent une réponse plus musclée que celle des libéraux, mais sans trop dire comment. Selon M. Coulon, voilà pourtant une crise qu’Ottawa « gère bien ». M. de Kerckhove est du même avis. « On est revenu à un dialogue plus pondéré et équilibré. »

Il en va autrement avec la Russie. Libéraux et conservateurs se rangent sans conteste derrière l’Ukraine et la défense de son intégrité territoriale. Mais la Russie est aussi notre voisine dans l’Arctique et notre relation avec elle ne peut être dictée seulement par le dossier ukrainien, soulignent les deux chercheurs. Pour l’ancien diplomate Ferry de Kerckhove, la politique de la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, est carrément une « politique antirusse ».

Les négligés

Et il y a les négligés, tout particulièrement l’Afrique, où le premier ministre Trudeau et la ministre Freeland n’ont mis les pieds qu’une fois. Il y a également ces projets qu’on appuie mal. Libéraux et conservateurs disent vouloir faire davantage en matière de maintien de la paix et de défense de la démocratie, mais ils n’y mettent pas les moyens. En matière d’aide internationale, les conservateurs reculent alors que le Canada est déjà un cancre parmi les pays riches. Les libéraux ont une politique progressiste et féministe, mais les fonds injectés augmentent trop lentement.

Pour trouver une campagne où la politique étrangère fut un enjeu déterminant, il faut remonter à 1988, lorsque tout tournait autour de l’accord de libre-échange canado-américain. Une crise peut détourner l’attention, comme on l’a vu en 2015 avec celle des réfugiés syriens, mais sans plus. Les partis se sentent donc autorisés à ne pas trop insister.

Et quand ils le font, ils l’abordent trop souvent sous un angle électoral, avec en tête les attentes des multiples communautés culturelles. La surenchère au sujet de l’Ukraine en est un bon exemple. Elle vise avant tout l’importante communauté ukrainienne des Prairies, réputée pour son engagement politique. On est en élections, après tout.