Andrew Scheer au cœur des attaques durant le premier débat des chefs

Le chef conservateur, Andrew Scheer (à gauche), a dû essuyer plus d’attaques que le premier ministre libéral, Justin Trudeau.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le chef conservateur, Andrew Scheer (à gauche), a dû essuyer plus d’attaques que le premier ministre libéral, Justin Trudeau.

Le premier débat des chefs aura souvent placé Andrew Scheer dans les câbles mercredi soir : que ce soit par rapport à ses positions sur des enjeux sociaux ou sur la question environnementale, il a essuyé de nombreux coups venus de ses trois adversaires, qui ont tenté de dépeindre le chef conservateur comme étant en porte-à-faux des valeurs québécoises.

Questionné dès le début du débat présenté à TVA, M. Scheer a refusé d’indiquer s’il soutenait le droit des femmes d’interrompre une grossesse non désirée, comme le lui a demandé à répétition son adversaire libéral.

« Tu te caches à chaque réponse », a lancé Justin Trudeau à son rival conservateur, qui a évité de dévoiler sa position personnelle sur la question, se limitant à dire que celle-ci était déjà connue. M. Scheer a répété la ligne qu’il martèle depuis le début de la campagne, à savoir que l’accès à l’avortement n’avait pas changé sous le précédent gouvernement conservateur de Stephen Harper et qu’il en resterait de même sous son leadership. « C’est normal d’avoir différentes perspectives sur les enjeux sociaux parce qu’il y a des perspectives différentes dans la population canadienne. […] Rien ne va changer sur l’accès. »


 

Vous êtes un hypocrite sur la question environnementale

Le chef du NPD, Jagmeet Singh, a pour sa part répété qu’il était favorable au droit à l’avortement et à ceux des communautés LGBTQ. Le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, a alors pris l’engagement de se montrer impitoyable sur la question de l’avortement. « Un député qui souhaiterait déposer un projet de loi pour limiter le droit des femmes à disposer de leur propre corps serait exclu du caucus immédiatement. Il n’y aura aucun compromis sur ce sujet. »

M. Trudeau en a conclu que M. Scheer n’était pas en phase avec les Québécois. « On est en train de voir qu’on est trois alignés sur les valeurs des Québécois et on a un quatrième, un Parti conservateur qui n’est pas aligné, ni avec les droits des femmes ni avec les droits des LGBTQ. »

En point de presse après le débat, Andrew Scheer a de nouveau refusé de préciser s’il était personnellement contre l’avortement. « Comme une grande majorité des Québécois, je suis catholique », a-t-il dit sans s’expliquer davantage.

Dynamique

Dans ce débat souvent enlevant, la dynamique de la campagne au Québec a influencé le comportement de chaque chef. Andrew Scheer s’est beaucoup attaqué à Justin Trudeau et au bilan libéral, mais il a aussi souligné à plusieurs reprises que le Bloc québécois ne pourra former un gouvernement. Les deux partis sont à égalité dans les sondages.

Le chef libéral a multiplié les allusions au fait qu’un gouvernement Scheer serait à son avis un retour aux années de Stephen Harper, et que le chef conservateur n’est simplement pas en phase avec les Québécois.

Yves-François Blanchet, qui a indiqué après le débat avoir fait un « exercice de discipline » pour éviter les « coups de gueule », a posé beaucoup de questions à ses adversaires au cours de la soirée. Comme il le fait depuis le début de la campagne, il a présenté le Bloc québécois comme étant le parti le plus près des intérêts du Québec — et de Québec. 

Quant à Jagmeet Singh, qui avait avec M. Scheer le handicap de la langue, il a aussi endossé l’habit du procureur en invitant ses adversaires à se justifier dans plusieurs dossiers. Il a régulièrement souligné le progressisme de ses positions.


Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le chef du NPD, Jagmeet Singh, et son homologue du Bloc québécois, Yves-François Blanchet

Aide médicale à mourir

Sur la question de l’aide médicale à mourir, le chef libéral a indiqué qu’il ne porterait pas en appel le récent jugement invalidant les dispositions actuelles limitant l’accès de cette aide aux seules personnes en fin de vie. « On va prendre des étapes, oui, pour changer la loi, parce que l’on comprend que la société évolue », a répondu M.Trudeau. « Oui, nous allons réviser la loi au cours des six prochains mois. Nous ne ferons pas appel [du jugement]. »

Le chef conservateur, lui, a indiqué qu’il ferait tout le contraire et porterait la cause jusqu’en Cour suprême. « Je crois que c’est mieux d’avoir une décision finale pour donner au Parlement le cadre à l’intérieur duquel légiférer. Il faut en appeler de cette décision. » M. Singh et M. Blanchet, eux, ont indiqué qu’ils désiraient que la loi soit assouplie.

Sur la laïcité, M. Blanchet s’en est pris à M. Trudeau après que celui-ci eut indiqué que « la grande menace qu’on voit à la laïcité de l’État, c’est justement les groupes d’extrême droite qui poussent un agenda anti-femmes, anti-avortement, anti-LGBT ». « Considérez-vous, a demandé le chef bloquiste, que les 70 % de Québécois qui appuient cette loi ont une quelconque sympathie pour les groupes d’extrême droite ? »

Pipelines

Le thème environnemental a lui aussi mis M. Scheer en porte-à-faux de ses trois adversaires, même si Justin Trudeau a aussi eu droit à son lot de critiques.

Jagmeet Singh a rapidement soutenu que le chef conservateur « ne comprend pas » le message porté par les jeunes manifestants réunis la semaine dernière par la marche pour le climat. « Vous allez imposer un pipeline au Québec, ce n’est pas acceptable », a-t-il dit en faisant référence au projet de corridor énergétique des conservateurs.

Andrew Scheer a réitéré que le corridor énergétique permettrait à Hydro-Québec d’exporter son hydroélectricité. M. Scheer a rappelé « que le véhicule le plus vendu au Québec est le F150 [une camionnette]. Les Québécois vont continuer à acheter du pétrole, et je préfère que ce soit le pétrole de chez nous [plutôt] que [celui] des États-Unis. »

Globalement, Andrew Scheer estime que « ce sera meilleur pour la planète si le Canada peut réduire ses émissions de GES dans un contexte global ». À ce sujet, M. Blanchet a raillé la proposition du chef conservateur. « Le mot anglais pour corridor énergétique, c’est pipeline. »

Sur ce thème, Justin Trudeau a également été placé sur la défensive. « Comprenez-vous que les électeurs [qui ont voté pour le programme vert des libéraux en 2015] se sentent trahis » par la décision d’acheter le pipeline Trans Mountain ? a demandé l’animateur Pierre Bruneau au chef libéral. « Je comprends tout à fait, a reconnu M. Trudeau. C’était une décision difficile. Mais le fait d’avoir acheté ce pipeline nous permettra de réinvestir tous les profits » pour favoriser la transition énergétique, a-t-il soutenu.

« Vous êtes un hypocrite sur la question environnementale », a lancé Andrew Scheer à Justin Trudeau.

En défendant son bilan, celui-ci a à plusieurs reprises soulevé que « ce sont les gouvernements provinciaux conservateurs qui essaient de bloquer » la lutte contre la pollution. « Ce n’est pas Andrew Scheer qui va lutter contre les pétrolières. »

Quant à lui, Yves-François Blanchet a soutenu que son expérience comme ministre de l’Environnement dans le gouvernement Marois lui a fait comprendre qu’il ne veut plus « jouer dans le film de prendre de l’argent du pétrole pour essayer de réparer les dommages du pétrole », une allusion au projet d’exploration pétrolière à Anticosti.

La drogue ? Pas tout de suite

À savoir si les partis étaient ouverts à décriminaliser toutes les drogues afin de combattre la crise des opioïdes, M. Trudeau a par ailleurs eu une réponse surprenante : « Pas tout de suite », a-t-il dit. Le chef conservateur Andrew Scheer s’en est emparée, y voyant la confirmation de ce qu’il soupçonne depuis des mois. « “Pas tout de suite.” C’est votre agenda. » Après le débat, M. Trudeau a précisé en point de presse que la décriminalisation de toutes les drogues « ne fait pas partie de notre plan ni de la plateforme. Ce n’est pas du tout [dans les plans] dans ce mandat. »

Le chef libéral a par ailleurs reproché à M. Scheer de ne pas croire à l’utilité des sites d’injection supervisée. « Vous refusez la science qui dit qu’on peut sauver des vies. » M. Scheer a répliqué qu’il en allait de la consultation des citoyens. « Vous ignorez les inquiétudes des gens des communautés quand le gouvernement impose un site d’injection supervisée. Les familles, les mères, les pères veulent faire entendre leur voix. Avec votre système, il n’y a aucune opportunité pour les inquiétudes d’être considérées. »

Constitution

Un débat des chefs en français fait rarement l’économie de l’éternelle question de la place du Québec dans le Canada, et celui de TVA n’aura pas fait exception.

Le chef bloquiste a invité les gens à ne pas s’étonner de la proximité du Bloc québécois avec le gouvernement de François Legault « parce que ce sont deux entités résolument nationalistes ». « M. Legault est en effet fédéraliste, proche d’un nationalisme à la Robert Bourassa, moi je suis plus proche d’un Jacques Parizeau. » Le chef libéral a condamné ces considérations « sur le degré de souveraineté et de nationalisme ». « Ça fait 37 ans qu’on entend ces mêmes débats, ces mêmes chicanes des souverainistes au Québec. »

Le chef néodémocrate a soutenu que l’absence de la signature du Québec à la Constitution canadienne représente « une injustice historique » qu’il s’engageait à réparer. « Je veux réintégrer formellement le Québec dans la Constitution. »

Quant à M. Scheer, il a rappelé que son parti avait reconnu la nation québécoise, octroyé à la province un siège à l’UNESCO et réglé le déséquilibre fiscal. Ce à quoi M. Blanchet a rétorqué que les conservateurs avaient fait tout cela lorsqu’ils étaient en situation minoritaire et soumis notamment à la pression de la députation bloquiste. M. Scheer, qui a soutenu à plusieurs reprises que le Bloc québécois n’avait aucune utilité à Ottawa, a invité M. Blanchet à changer d’arène. « Si vous êtes si concentré sur les enjeux provinciaux, il y a un poste disponible au Parti québécois. Présentez-vous à une campagne provinciale. »

Fiscalité

En matière fiscale, M. Trudeau a réitéré qu’il s’opposait à une déclaration de revenus unique. « Ça ne fonctionnerait pas parce que ça forcerait le Québec à s’aligner avec toutes les politiques du Canada, et le Québec doit garder sa liberté de faire ses propres choix. » 

Yves-François Blanchet a rappelé que cela fonctionnait pourtant avec la TPS que Québec perçoit. M. Scheer a indiqué que cette déclaration unique pourrait être gérée par Revenu Québec. « Il n’y aurait aucun problème à confier la gestion de cette déclaration au Québec. Il le fait avec la TPS. Il peut envoyer les documents au gouvernement fédéral et le gouvernement fédéral s’assurera que toutes les règles sont suivies et que les différences sont respectées. »

12 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 3 octobre 2019 08 h 04

    Trudeau, Sheer et Sing : un trio loin de la majorité des Québécois!

    En suivant le fil conducteur du texte, Justin Trudeau est pas mal épargné. pourtant quand il donne son commentaire et ses répliques surtout c'est loin d'être clair et son air arrogant en dit long sur le personnage! Il devrait apprendre le français pour être un représentant du Québec à Ottawa. Des bourdes il y en a ! Comment peut-il défendre le Québec et être contre la décision de la majorité. À l'écouter la loi sur la laïcité au Québec serait comme transposée dans les autres provinces et qu'il lui faut protèger les minorités francophones Pas clair! Bref, Trudeau vit dans sa bulle d'Ottawa en compagnie de ses amis, le ROC! Le chef conservateur m'a surpris par sa connaissance du français. Au début c'était difficile puis ça s'est amélioré. Bien sûr qu'il a dû contenter ses partisans des autres provinces en préconisant le développement du pétrole dont Trudeau l'a attaqué, lui-même qui a fait acheté au Canada une compagnie pour ce même pétrole. Bref, pas de quoi voter pour les Libéraux, ni pour les Conservateurs. Au moins, Sheer paraît plus accommodant pour une déclaration unique faite au Québec!
    À TVA, avant le débat, les animateurs près des fédéraux, Latraverse, Mulcair, etc. y sont allés comme d'habitude des mêmes rengaines, celles qu'on s'attenderait plutôt dans le débat. De plus en plus, ils baignent dans la sauce radio-canadienne et c'est sans surprise que Y-F Blanchet a été bloqué, comme J-F Lisée, par le même animateur du débat! Ça perdure cette attitude asymétrique! Blanchet a été, comme il fallait s'y attendre, celui qui représente le mieux le Québec, par sa langue et sa culture française, il serait intéressant de mesurer cette dernière chez les trois autres débatteurs. Il a été lui-même, sans tromperie, ni incertitude! Quant au chef du NPD qui nage entre deux eaux avec son fédéralisme, son français dépasse parfois le raisonnable! Quelle démocratie quand le trioTrudeau, Sheer et Shing i affirme que le Bloc nuit à Ottawa! Bizarre non?

  • Bernard Terreault - Abonné 3 octobre 2019 08 h 07

    Trudeau gagnant ?

    Aucun des quatre n'aura fait changer d'idée à un partisan qui a déjà fait son choix. Mais Trudeau était le plus à l'aise, il maîtrisait chiffres et dossiers et son débit était plus fluide que lors de ses conférences de presse habituels. Sheer ne faisait que répéter ses ritournelles avec ce regard vide. Singh jouait son rôle d'idéaliste qui sait qu'il n'aura pas à prendre de décisions difficiles puisqu'il ne prendra pas le pouvoir. Blanchet a trop essayé d'être poli et modéré, il a manqué de passion et d'agressivité à mon goût, il n'a pas interrompu comme Trudeau, il a sagement attendu son tour (je ne cache pas mon indépendantisme).

  • Tristan Roy - Abonné 3 octobre 2019 08 h 16

    Sheer devrait se présenter en politique provinciale en Alberta

    "« Si vous (Blanchet) êtes si concentré sur les enjeux provinciaux, il y a un poste disponible au Parti québécois. Présentez-vous à une campagne provinciale. » -Andrew Sheers

    Comme M. Sheers est entièrement concentré sur les enjeux de l'Ouest canadien, peut-être devrait il s'y présenter dans une élection provinciale?

  • Raymond Labelle - Abonné 3 octobre 2019 08 h 43

    Temps de parole - chronomètre pour chacun.

    Dans les échanges libres entre chefs, comme on le fait en France depuis longtemps déjà et comme on l'a fait à la SRC aux dernières élections québécoises, on devrait chronométrer le temps pendant lequel chaque chef parle et tenter de donner à chacun, au total par thème, un temps de parole du même ordre. L'outil permet de le faire avec un instrument de mesure objectif.

    M. Bruneau a dit quelque chose comme: "Nous tentons de donner un temps de parole équivalent à chacun". Eh bien, TVA n'essaie pas au point de s'être donné cet outil qui permet de mieux le faire et de mesurer si ça a bel et bien été fait. Je ne comprends toujours pas pourquoi TVA ne le fait pas.

    Par chance, les chefs étaient relativement disciplinés hier, mais ceci ne peut jamais être tout à fait garanti d'avance.

  • Hermel Cyr - Abonné 3 octobre 2019 09 h 24

    Les chicaniers et les preux chevaliers !

    C’est remarquable cette unanimité chez les chefs des partis fédéralistes à toujours considérer les revendications du Québec comme de la « chicane », alors que leurs intérêts à eux sont toujours présentés comme les nobles combats de preux chevaliers.

    Ces chefs des partis fédéralistes sont habitués à l’attitude complaisante de leurs candidats québécois, qui eux, sont tranquilles, eux ne font jamais de chicane… Des béni-oui-oui c’est toujours plus commode et moins dérangeant.

    La prochaine fois que les Singh, Trudeau et Scheer lui reprocheront de chercher la chicane constitutionnelle, il n’aura qu’à leur répondre que la seule façon de faire cesser la chicane sera pour le Québec de faire son indépendance politique … dans un esprit de bon voisinage avec le Canada.