Quatre chefs fédéraux s’affrontent dans un premier débat en français

Le chef conservateur, Andrew Scheer, et le chef libéral, Justin Trudeau
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le chef conservateur, Andrew Scheer, et le chef libéral, Justin Trudeau

Le chef conservateur Andrew Scheer a passé un premier quart d’heure difficile au premier débat en français de la campagne électorale, mercredi soir.

Profitant du premier thème proposé par l’animateur de ce face-à-face du réseau TVA, les trois autres chefs se sont acharnés sur M. Scheer, lui réclamant à l’unisson qu’il admette sa position personnelle sur le droit à l’avortement.

M. Scheer n’a jamais répondu. Il s’est cantonné dans sa position officielle voulant qu’il voterait contre tout projet de loi futur qui limiterait le droit à l’avortement.

« C’est normal d’avoir, dans une population de 33 millions de personnes, différentes perspectives. La chose qui est importante, c’est que les Québécois et les Québécoises peuvent avoir confiance […] que l’accès ne va pas changer au futur comme il n’a pas changé dans le passé », a répété M. Scheer.

Ça n’a pas suffi à ses adversaires.

Le chef bloquiste Yves-François Blanchet l’a accusé de vouloir cacher sa position dans ce dossier.

« C’est important pour les gens de savoir, personnellement, toi, Andrew Scheer, est-ce que vous croyez qu’une femme devrait avoir le choix ? », a demandé le chef libéral Justin Trudeau, mêlant à quelques reprises tutoiement et vouvoiement de son adversaire principal.

M. Scheer a esquivé celle-ci aussi. Et M. Trudeau est revenu à l’attaque.

« On laisse la politique de côté. Est-ce que vous croyez en tant que chef, en tant que leader, en tant que père, en tant que mari, que les femmes ont le droit de choisir ? », a insisté M. Trudeau qui, n’obtenant toujours pas de réponse satisfaisante, s’est tourné d’un air excédé vers le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, qui a repris la balle au bond.

M. Singh a, alors à son tour, fait la leçon à M. Scheer. « Ce n’est pas acceptable d’avoir un homme qui parle sur les droits des femmes. Ce n’est pas acceptable d’avoir une négociation sur les droits des femmes », a-t-il lancé.

« Pas tout de suite »

Passé à la question du jugement qui a invalidé une partie de la loi fédérale qui permet l’accès à l’aide à mourir, M. Trudeau a, pour la première fois, annoncé qu’il ne porterait pas ce jugement en appel s’il reprenait le pouvoir.

M. Scheer, lui, a dit qu’il fallait que la cause aille jusqu’en Cour suprême.

Les deux hommes se sont aussi affrontés sur la question de la possible décriminalisation des drogues dures pour contrer la crise des opioïdes.

Devant un « pas tout de suite » dit par M. Trudeau en réponse à une question de l’animateur Pierre Bruneau, M. Scheer a décelé « un agenda secret » de décriminalisation de toutes les drogues.

Ces premières minutes du débat, M. Blanchet a été moins présent. Il a quand même eu l’occasion de reprendre M. Singh qui qualifiait de « dégueulasse » la position du Bloc québécois sur le niqab.

« Je vais attribuer à l’apprentissage [incomplet] du français l’usage du mot dégueulasse », a semoncé M. Blanchet.

Le chef bloquiste semblant penser que la première heure ne lui avait pas été équitable a, à un certain moment, exprimé sa frustration à l’animateur.

« Si vous interrompiez moins j’aurais un peu plus de temps pour expliquer mes affaires », a-t-il reproché à M. Bruneau.

On discutait alors d’environnement. Le chef bloquiste a pu se ressaisir en apostrophant le chef conservateur.

« Parce que les autres émettent des gaz à effet de serre, émettons-en davantage nous-mêmes et laissons augmenter la fréquence et l’intensité des catastrophes naturelles, les migrations climatiques […] en faisant semblant que ça va se régler tout seul », a raillé M. Blanchet.

La réplique de M. Scheer a été offerte sur le thème de l’utilité du Bloc québécois que les conservateurs qualifient de « gérants d’estrades ».

« Les plans, projets du Bloc québécois ne peuvent jamais être implémentés [sic] et le plan pour l’environnement de Justin Trudeau n’a aucun détail. M. Trudeau est un champion d’improvisionnement [sic] », a déclaré le chef conservateur.

Elizabeth May du Parti vert et Maxime Bernier du Parti populaire n’ont pas été invités au débat baptisé « Face-à-Face 2019 » par TVA.

Deux autres débats, organisés par la Commission fédérale des débats des chefs, auront lieu la semaine prochaine.

Quelques citations tirées du débat

Justin Trudeau, Parti libéral du Canada

— Sur la loi québécoise sur la laïcité :

« Nous allons défendre les droits des minorités. Ma perspective personnelle, c’est qu’une société libre ne devrait pas légitimiser la discrimination. Mais je ne vais pas fermer la porte comme gouvernement de défendre les droits des minorités. »

— Sur l’aide médicale à mourir :

« On ne va pas aller en appel » de la décision de la Cour supérieure du Québec.

« On ne va pas enlever toutes les restrictions, non. Oui, on va faire plus d’étapes pour permettre plus d’accès. »

— Sur la possibilité de décriminaliser d’autres drogues :

« Pas tout de suite. »

— Sur l’environnement et le Québec :

« Au Québec, ça fait longtemps qu’on est leader dans l’environnement. On n’a pas besoin d’imposer quoi que ce soit », comme une taxe sur le carbone.

— Si le Québec est une province comme les autres :

« Non. Je reconnais la nation québécoise. Que les Québécois ont des valeurs que je partage. […] C’est pourquoi j’ai été touché d’avoir autant de députés québécois. »

 

Andrew Scheer, Parti conservateur du Canada

— Sur l’avortement :

« Les Québécois et Québécoises peuvent avoir confiance que, sous un gouvernement conservateur, on ne va pas rouvrir ce débat et l’accès ne va pas changer.

« La seule personne qui essaie de rouvrir ce débat, c’est les libéraux qui veulent importer des divisions des autres pays. J’ai été toujours clair. Comme gouvernement, nous n’allons pas rouvrir ce débat. »

— À l’intention du Bloc québécois :

« Malgré toutes vos bonnes intentions, vous ne pourrez jamais rien faire pour le Québec. […] C’est nous qui allons instaurer ce rapport d’impôt unique. »

— Sur le cannabis :

« C’est votre agenda secret, de légaliser et décriminaliser les drogues dures » — à l’intention de Justin Trudeau

« Nous avons voté contre ce projet de loi [sur la légalisation du cannabis], mais nous réalisons que c’est une nouvelle époque maintenant au Canada. »

— À l’intention du Bloc québécois :

« Malgré toutes vos bonnes intentions, vous ne pourrez jamais rien faire pour le Québec. Et comme a dit le père du Bloc, Lucien Bouchard, la présence du Bloc à Ottawa, ça dilue le pouvoir politique du Québec au sein de la fédération. Avec moi, les Québécois seront à la table des décisions. »

— À l’intention de Justin Trudeau :

« Il y a seulement un chef qui a deux avions pour sa campagne électorale Un pour les médias et un autre pour vos costumes et vos canots. Vous êtes un hypocrite. »

— Sur le pétrole :

« Le véhicule le plus populaire au Québec, c’est le F150. Les Québécois et les Québécoises vont continuer d’acheter du pétrole. »

 

Yves-François Blanchet, Bloc québécois

— Sur l’avortement :

« Je pense que des valeurs fondamentales et aussi ancrées dans la mentalité du Québec que le droit pour les femmes à disposer de leur propre corps ne peut pas chez nous être quelque chose de discutable ou de négociable.

« Il n’y aura aucun compromis sur cet enjeu. »

— Sur les changements climatiques :

« Les conservateurs croient que les lois du marché et le Saint-Esprit vont régler les changements climatiques, ou que ça n’existe pas.

« S’il n’y avait pas eu le Bloc québécois, il y aurait déjà un Énergie Est qui traverserait le Québec. »

— Sur la pertinence de voter pour le Bloc québécois :

« Les gens n’élisent pas un premier ministre, ils élisent des députés parce qu’ils veulent se reconnaître dans ce qu’on va véhiculer. »

— Sur la protection des données personnelles :

« Comment faire confiance au gouvernement Trudeau sur l’enjeu de la sécurité alors qu’il n’est même pas capable d’assurer la paye à ses propres employés depuis des années ? »

 

Jagmeet Singh, Nouveau Parti démocratique

— Sur l’avortement :

« Il n’est pas acceptable d’avoir une discussion sur le droit des femmes de décider. »

— Sur la loi québécoise sur la laïcité :

« C’est une loi qui discrimine. Je m’oppose aux lois qui discriminent. Je suis pour les lois qui rassemblent. »

— Sur l’aide médicale à mourir :

« À mon avis, c’est trop limité. On va ouvrir les critères. Actuellement ils sont trop limités. […] Je suis prêt à prendre un engagement. »

— Sur l’imposition des GAFA :

« Le gouvernement Trudeau a donné un grand cadeau à Netflix avec aucune protection pour la culture québécoise. »

— Sur l’environnement, à Andrew Scheer :

« Vous allez imposer un pipeline au Québec.

« Vous ne comprenez pas cette grande crise et l’impact sur les jeunes. »