Scheer finance ses promesses à même l’aide internationale

Andrew Scheer a l’intention de réduire considérablement le soutien financier que le Canada fournit à l’étranger.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Andrew Scheer a l’intention de réduire considérablement le soutien financier que le Canada fournit à l’étranger.

Moins d’aide internationale dans moins de pays, des pays bénéficiaires qui doivent partager « les valeurs canadiennes » et les économies de l’opération destinées à payer des promesses électorales. Le plan d’Andrew Scheer en matière d’aide étrangère a été reçu froidement mardi, plusieurs y voyant un retour à la philosophie des années Harper.

« C’est une politique étrangère très idéologique et qui relève d’un programme d’isolement », a déclaré François Audet, directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal et de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire.

Le plan « est certainement inquiétant », estime Michèle Asselin, directrice générale de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale — le mot « inquiétude » était aussi au coeur de la réaction du Conseil canadien pour la coopération internationale (CCCI). « Ça témoigne d’une vision manichéenne de l’aide internationale », fait pour sa part valoir Stéphane Roussel, directeur du Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec. « On fait une distinction entre les bons et les mauvais [pays]. »

Dévoilé mardi après avoir fait l’objet de fuites médiatiques, le projet des conservateurs serait à tout le moins un recadrage important de l’aide internationale canadienne. « Notre plan va enlever les dollars d’impôts canadiens aux dictateurs corrompus et aux pays riches, et les rendre aux Canadiens pour qu’ils puissent améliorer leur quotidien », a résumé Andrew Scheer.

Un gouvernement Scheer réduirait donc de 25 % les dépenses en aide étrangère, ce qui représente 1,5 milliard en moins (sur 6,1 milliards). L’argent économisé servirait à financer une partie des promesses électorales des conservateurs.

Couper le quart des budgets de manière systémique aurait des conséquences désastreuses sur nos relations bilatérales et régionales

Ceux-ci couperaient dans un premier temps 2,2 milliards — soit la totalité des sommes « envoyées à des pays à revenu élevé et moyen », ou encore à des « dictatures hostiles aux valeurs canadiennes » comme « l’Iran, la Corée du Nord et la Russie ».

De cette somme, une tranche de 700 millions serait redirigée dans « l’aide étrangère aux pays les plus pauvres du monde, en portant une attention particulière au soutien aux enfants dans les zones de conflit ». Le chef conservateur a mentionné Haïti et les pays de l’Afrique subsaharienne comme des bénéficiaires potentiels.

Selon M. Scheer, il s’agit de modifier la liste des pays qui reçoivent de l’aide, et non pas de limiter les services que les organismes financés par le Canada offrent. Ceux qui proposent de l’aide à l’avortement continueront d’être financés… à condition qu’ils agissent dans les bons pays.

Le chef conservateur a aussi répondu « oui » quand les médias lui ont demandé s’il allait continuer de mettre en oeuvre la Politique d’aide internationale féministe du Canada. Celle-ci a été lancée en juin 2017, au terme d’un vaste examen de l’aide internationale.

Valeurs

Parmi les 18 points déclinés dans le plan présenté mardi, on note l’intention de « renforcer les relations avec des pays qui partagent nos idées comme le Japon, l’Inde et Israël ». M. Scheer a notamment critiqué le gouvernement Trudeau qui « continue à donner 110 millions de dollars à l’Office de secours et de travaux des Nations unies (UNRWA), une organisation ouvertement antisémite et corrompue qui est directement liée à l’organisation terroriste radicale qu’est le Hamas », a-t-il dit.

Dans le même ordre d’idée, il a réitéré l’intention de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël (et d’y déménager l’ambassade canadienne), tout en promettant de rouvrir le Bureau de la liberté de religion. Ce dernier avait été mis sur pied par Stephen Harper en 2013, mais le gouvernement Trudeau n’avait pas renouvelé le mandat de cet organisme.

 
Photo: Jaafar Ashtiyeh Agence France-Presse Andrew Scheer a critiqué le gouvernement Trudeau qui «continue à donner 110 millions de dollars à l’Office de secours et de travaux des Nations unies (UNRWA)», qu’il considère «antisémite et corrompu». Sur notre photo, une école gérée par l’UNRWA dans le camp de réfugiés d’Askar, en Cisjordanie.

Interrogé sur la question de savoir si la diminution de l’aide canadienne à l’étranger pourrait nuire aux chances du Canada d’obtenir un siège au Conseil de sécurité de l’ONU — le vote doit se tenir en septembre 2020 —, Andrew Scheer a rétorqué que « les pays du monde entier savent ce que nous pouvons faire à l’échelle internationale. Il est plus important pour moi d’aider les Canadiens à améliorer leur quotidien que d’obtenir l’appui des pays aux Nations unies. »

Des critiques

Pour Justin Trudeau, le plan d’aide internationale de M. Scheer aurait comme effet de « limiter la capacité de [certains pays] de prendre des actions pour contrer les changements climatiques », alors que son « plan sur le climat consiste à encourager de l’action dans d’autres pays autour du monde ». Le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, y voit quant à lui une « distraction » pour éviter d’aller chercher l’argent dans les poches des plus riches.

Plus largement, François Audet parlait mardi d’une politique « qui marque certainement un retour à l’ère Harper » dans sa conception idéologique (pro-Israélienne, notamment). « C’est une mauvaise lecture des enjeux planétaires qu’ils offrent », soutient-il.

M. Audet estime que de « couper le quart des budgets de manière systémique aurait des conséquences désastreuses sur nos relations bilatérales et régionales ». Réserver l’aide aux seuls pays qui partagent des « valeurs canadiennes » lui apparaît aussi mal avisé. « L’aide internationale est pour aider des civils, pas parce qu’on est d’accord avec la manière dont les États se comportent, dit-il. C’est le propre de l’aide internationale d’aider les populations victimes de tortionnaires. »

Par contre, l’idée de concentrer l’aide canadienne dans un plus petit nombre de pays n’est pas mauvaise, ajoute François Audet. Le Canada avait jusqu’en 2017 une approche de « pays ciblés ». « C’est plus facile d’avoir un impact que si on saupoudre au rythme de nos intérêts politico-commerciaux », dit M. Audet.

Michèle Asselin comprend par ailleurs « mal ce qui justifierait une réduction de l’aide internationale canadienne, alors qu’on est déjà en retard » sur la cible d’engagement fixée par l’ONU : 0,7 % du Revenu national brut (le pays est à 0,28 % présentement). Le CCCI soulignait en août que 14 pays de l’OCDE en font plus que le Canada en matière d’aide publique au développement.

2 commentaires
  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 2 octobre 2019 02 h 04

    Et voilà...

    Caricatural:

    SCHEER fait un copier-coller des intentions de JOHNSON...
    Du gros populisme... Pour nuire à autrui... Car si elle se fait élire, cette engeance utilisera les fonds internationaux coupés pour augmenter la pollution dont hériteront les nations et les générations futures. Cette mesquinerie constitue donc une double perte pour les nations: non seulement SCHEER désire couper l'aide internationale, mais il semble décidé de nuire, et ce au nom de «valeurs» et au détriment de la justice... Communautarisme typique. Quelle turpitude la démocratie semble cautionner?

    La démocratie peut devenir despotique disait KANT... Peut-être peut-elle devenir devenir turpide aussi?

    Le mot de la fin par Mme ASSELIN est fort pertinent, mais quelle proportion des électeurs l'entendra? Et si notre modèle démocratique était à améliorer?

  • Marcel Vachon - Abonné 2 octobre 2019 09 h 11

    Si j'étais plus pratiquant, je ferait la promesse de monter à genoux les marches de l'Oratoir Saint-Joseph si Scheer perd ses élections.