Les déficits de Justin Trudeau agacent Andrew Scheer

Contrairement à la campagne de 2015, quand le Parti libéral proposait d’augmenter la dette afin d’investir dans les infrastructures, il prévoit maintenant des déficits afin de couvrir des dépenses courantes.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Contrairement à la campagne de 2015, quand le Parti libéral proposait d’augmenter la dette afin d’investir dans les infrastructures, il prévoit maintenant des déficits afin de couvrir des dépenses courantes.

La guerre des déficits est bel et bien entamée. Le chef conservateur, Andrew Scheer, s’en prend aux déficits accrus que son rival libéral promet d’aligner s’il est réélu, déplorant que ceux-ci forceront le gouvernement canadien à consacrer de plus en plus de revenus au paiement d’intérêts. Les économistes ne partagent pas son avis.

Dimanche, le Parti libéral du Canada (PLC) a dévoilé son cadre financier pour les quatre années d’un éventuel second mandat. On y apprend que les déficits seraient plus élevés que ce qui avait été prévu dans le budget de mars dernier à cause des nouvelles dépenses promises par Justin Trudeau : 27 milliards au lieu de 20 milliards en 2020-2021, 24 milliards au lieu de 15 milliards l’année suivante, 22 milliards au lieu de 12 milliards en 2022-2023, et 21 milliards au lieu de 10 milliards pour la dernière année du mandat.

C’est une recette pour la catas­trophe.

Andrew Scheer estime que c’est une voie dangereuse à emprunter et invoque, pour appuyer son argumentaire, l’impopulaire gouvernement libéral de Kathleen Wynne, qui s’est fait montrer la porte par les électeurs ontariens en 2018.

« Les Ontariens savent ce qui arrive lorsque les libéraux sont réélus et la plateforme de Justin Trudeau provient directement du manuel de Kathleen Wynne, a dit M. Scheer, qui se trouvait en banlieue de Toronto lundi. C’est une recette pour la catastrophe. On se retrouve avec des dépenses hors de contrôle, d’énormes déficits, une dette écrasante qui aspire des milliards et des milliards de dollars en paiement d’intérêt. […] C’est exactement la même plateforme que celle de Kathleen Wynne, mais avec un canot », a-t-il raillé.

C’est que le programme libéral promet notamment 525 millions de dollars sur quatre ans pour bonifier le programme Apprendre à camper, destiné aux jeunes du secondaire, mais aussi pour offrir à 75 000 enfants défavorisés un voyage en famille dans certains des parcs nationaux les plus éloignés, comme Banff, Forillon ou encore Gros-Morne, à Terre-Neuve. Le gouvernement financerait l’équipement de camping et offrirait une bourse de voyage pouvant atteindre 2000 $ par famille.

Le PLC promet aussi, s’il est réélu, de donner à chaque enfant de 12 ans un passeport culturel doté d’un crédit de 200 $ pour permettre aux jeunes de consommer des productions culturelles locales. La mesure coûterait 135 millions par année. Les libéraux promettent aussi de non seulement augmenter les prêts étudiants, mais d’accorder une période de grâce de deux ans après la fin des études, sans intérêt, avant le début du remboursement. Dans le cas d’un étudiant ayant un ou plusieurs enfants, le remboursement serait suspendu, sans intérêt, jusqu’à ce que le plus jeune des enfants ait atteint son cinquième anniversaire. La mesure coûterait 780 millions à sa première année de pleine mise en oeuvre.

Les économistes consultés par Le Devoir ne sont pas inquiets de cet endettement qui se prolonge. « Ça ne m’inquiète pas du tout », lance François Delorme, professeur d’économie à l’Université de Sherbrooke et ex-fonctionnaire au ministère des Finances à Ottawa. « Ce sont des pourcentages dérisoires. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter », ajoute-t-il, parce que « le tir se rectifie facilement à des niveaux aussi faibles ».

Selon M. Delorme, la « zone dangereuse » se situe lorsque la dette représente 60 % ou plus de la taille de l’économie du pays. Pour l’année en cours, ce pourcentage sera plutôt de 30,7 % et, même avec les nouvelles dépenses promises par les libéraux, il atteindra 30,9 %. M. Delorme rappelle que l’Union européenne fixe comme critère d’adhésion ce plafond de 60 %. « On est à la moitié en dessous de ça. »

L’économiste tempère toutefois son propos en soulignant que la justification de l’endettement proposé par le PLC n’est pas la même en 2019 qu’elle ne l’était en 2015. Lors de la précédente campagne électorale, Justin Trudeau proposait d’aligner trois déficits afin de massivement investir dans les infrastructures et de relancer l’économie. Cette fois, l’endettement supplémentaire proposé serait causé par des dépenses courantes. À son avis, ce ne sont pas des choses que le gouvernement devrait acheter à crédit. « Ce serait le bémol. L’argumentaire en 2015 était vraiment fort. […] Si la composition [de l’endettement] est sur le plan des dépenses courantes, c’est certain que ce n’est pas idéal. »

Pierre Fortin, économiste à l’UQAM, partage le point de vue de François Delorme. « N’importe quel calcul qu’on peut faire en analysant le budget canadien indique que la tendance est tout à fait favorable. Le Canada est le pays le moins endetté. Ce qui est important et que les marchés financiers surveillent, ce n’est pas le fait que la dette augmente de façon absolue ou non, mais si elle augmente plus vite ou moins vite que l’économie. » M. Fortin aussi, toutefois, préférerait que l’endettement serve à financer des infrastructures.

Quant aux frais d’intérêts à payer sur cette dette, ils dérangent peut-être Andrew Scheer, mais n’alarment pas non plus M. Delorme. Ils représentent 1,1 % du produit intérieur brut. L’économiste rappelle qu’en 1995, année où Ottawa avait assené d’importantes compressions pour équilibrer ses finances, ce pourcentage était plutôt de 6 %. N’empêche, les intérêts sur la dette coûteront 28,5 milliards cette année, ce qui représente 8 % de tous les revenus d’Ottawa. N’est-ce pas de l’argent gaspillé ? Le professeur n’en démord pas : ce qu’il faut regarder, c’est le rapport de cette somme par rapport à la capacité de payer de l’État. « C’est un argument vendeur, mais un peu fallacieux. »