À qui ira le Grand Toronto?

Un sondage Angus Reid paru mercredi indique que 42% des Ontariens sont moins susceptibles de voter pour Andrew Scheer à cause de Doug Ford.
Photo: Frank Gunn La Presse canadienne Un sondage Angus Reid paru mercredi indique que 42% des Ontariens sont moins susceptibles de voter pour Andrew Scheer à cause de Doug Ford.

Tony est un baromètre. Le barbier qui tient boutique depuis 55 ans rue Avenue, à Toronto, sert d’indicateur au député libéral sortant, Marco Mendicino, à qui il coupe les cheveux chaque mois depuis plus d’une décennie. « C’est lui qui me dit si j’ai des problèmes », confie l’élu. Et en cette belle journée ensoleillée de septembre, Tony est tout sourire pour le candidat en campagne. Les échos, lui fait-il comprendre, sont positifs. Mais exhiber une affiche libérale dans sa vitrine ? « C’est trop délicat », bredouille Tony en déclinant.

Cet épisode illustre l’ambivalence électorale tout ontarienne. La province, et en particulier Toronto et ses pourtours, est le passage obligé de tout parti désireux de prendre le pouvoir à Ottawa. Cette zone bascule régulièrement du rouge au bleu, et inversement. L’Ontario compte 121 circonscriptions et au scrutin de 2015, 39 d’entre elles, jusqu’alors conservatrices, étaient passées dans le giron du Parti libéral du Canada (PLC). Or, à l’élection provinciale de l’an dernier, 29 de celles-ci ont été balayées par le raz-de-marée Doug Ford. (En Ontario, la carte électorale est presque identique au provincial et au fédéral.)

Aussi, quand Leona Alleslev est passée dans le camp conservateur en septembre 2018, trois mois après l’élection ontarienne, plusieurs analystes ont conclu que la députée fédérale d’Aurora-Oak Ridges-Richmond Hill estimait avoir plus de chances d’être réélue sous la bannière d’Andrew Scheer que celle de Justin Trudeau. Après tout, elle avait remporté son siège en 2015 par à peine 1093 votes d’avance, alors que le député provincial conservateur venait de le rafler, lui, avec une avance de plus de 15 000 voix… Mais depuis, le gouvernement de Doug Ford est devenu si impopulaire à cause des compressions infligées dans les services sociaux que plus aucun pronostic ne tient.

Un sondage Angus Reid paru mercredi indique que 42 % des Ontariens sont moins susceptibles de voter pour Andrew Scheer à cause de Doug Ford. Ce n’est pas un hasard si, cette semaine, pendant que M. Trudeau annonçait son programme en santé à Hamilton, il a répété le nom de Doug Ford plus d’une douzaine de fois. « Qui voulez-vous voir à la table pour négocier avec Doug Ford quand il s’agit de santé ? »

C’est l’argument de vente principal qu’invoque Leah Taylor Roy lorsqu’elle tend la main aux électeurs. La candidate libérale dans Aurora-Oak Ridges-Richmond Hill fait valoir qu’elle veut maintenir « un équilibre » en réélisant un gouvernement rouge à Ottawa. « D’ordinaire, ça ne me dérange pas trop si les conservateurs sont élus, mais cette fois-ci, oui. Ils sont trop conservateurs », dit-elle en tendant la main à un électeur en ce mardi matin frisquet à la gare du train de banlieue Go Train d’Aurora. C’est pour cela qu’elle s’est sentie obligée de se lancer dans la mêlée, explique cette fille de politicien (son père a été maire de New Market, et son frère occupe désormais ce poste). Parce que c’est une « élection où il faut regarder la vue d’ensemble ».

Sa collègue Helena Jaczek, qui brigue la circonscription voisine de Markham-Stouffville, fait aussi valoir l’argument de la « balance », cette idée que le gouvernement fédéral peut faire contrepoids au gouvernement provincial. Marco Mendicino tient un discours similaire dans Eglinton-Lawrence, expliquant que c’est en ce sens que doit être comprise la promesse de Justin Trudeau, faite justement à Waterloo la semaine dernière, de financer à hauteur d’un demi-milliard de dollars supplémentaires de nouvelles places en service de garde avant et après les heures de classe : une façon pour Ottawa de réparer les pots cassés par Queen’s Park. « Ces compressions que vous avez eues avec Ford, vous les aurez aussi avec M. Scheer », martèle M. Mendicino.

Le candidat néodémocrate dansAurora-Oak Ridges-Richmond Hill, Aaron Brown, approuve d’une certaine manière la rhétorique libérale. M. Brown dit entendre beaucoup de frustration envers le gouvernement Ford. « On peut voir les effets de Doug Ford dans la région. Si vous avez des enfants à l’école, vous le voyez : des classes plus grosses, des enseignants qui perdent leur sécurité d’emploi, des budgets amputés pour les programmes, dit-il en entrevue avec Le Devoir. Et M. Scheer a la même idéologie. »

M. Brown concède d’emblée ne pas être dans la course dans cette circonscription, où le NPD a recueilli 6 % du vote en 2015. « Il n’y a pas d’association de circonscription ou de bénévoles », admet cet étudiant qui vit encore chez ses parents. Il n’y a même pas de compte bancaire, et donc d’argent, pour financer sa campagne. N’empêche, il tient à offrir un troisième choix aux électeurs.

Selon lui, « beaucoup de gens sont fâchés du passage de la députée vers l’opposition. Les gens se sentent trahis. Je me sens trahi moi aussi dans le sens démocratique du terme ». Mais il fait valoir que ce n’est pas une raison pour voter pour le PLC puisque celui-ci a fait campagne à gauche en 2015 « et une fois au pouvoir, il a changé son fusil d’épaule et s’est mis copain avec le milieu des affaires. Et si on y regarde de plus près, les promesses libérales cette fois sont souvent vagues. C’est ce que je dis aux gens qui me disent qu’ils veulent n’importe qui sauf les conservateurs ».

Qui dit banlieue de Toronto dit paradis de l’auto. Ici, au nord de la métropole ontarienne, l’urbanisme (ou son absence) est dicté par les boulevards à quatre voies — dans chaque direction ! — qui quadrillent le territoire. Les trottoirs sont une denrée rare et les commerces de proximité, un concept étranger. La taxe sur le carbone de Justin Trudeau devrait y être un puissant argument électoral pour les troupes d’Andrew Scheer. Mais on ne le saura pas, car aucun des cinq candidats conservateurs de la région contactés par Le Devoir n’a accepté de nous accorder d’entrevue.

Changements climatiques

Dans cette région critique de l’Ontario, les candidats libéraux espèrent donc que les électeurs resteront avec eux à cause du « remords » qu’ils ressentent de s’être jetés dans les bras conservateurs de Doug Ford l’an dernier. Tous parlent du « remords de l’acheteur », en référence au sentiment qui habite les acheteurs compulsifs à la réception de leur facture de carte de crédit. Les conservateurs ont répliqué à ces attaques en lançant cette semaine des publicités dans la province rappelant le gouvernement provincial de Kathleen Wynne, qui avait atteint des sommets d’impopularité avant sa défaite de 2018.

Marco Mendicino, lui, ne rate pas une occasion de rappeler les conservateurs au « mauvais » souvenir des gens. Sur son téléphone, il fait jouer avec délectation une entrevue accordée ce mois-ci au réseau Global par Joe Oliver, que M. Mendicino avait battu en 2015. On y entend l’ancien ministre des Ressources naturelles puis des Finances de Stephen Harper expliquer que même si le Canada « saccageait » son économie pour lutter contre les changements climatiques, il est un si petit contributeur au problème mondial qu’il n’aurait aucun impact sur la tendance haussière des températures. Par contre, le Canada « serait un bénéficiaire » des changements climatiques parce que la saison agricole se prolongerait et des ressources naturelles non exploitées deviendraient accessibles. Il conclut que le chamboulement du climat « n’est pas la catastrophe dramatique dont on nous parle ».

Le candidat libéral estime que tout est dit. « Ça ouvre pour les Canadiens une fenêtre sur l’état d’esprit [des conservateurs] sur les changements climatiques. Je pense que Joe Oliver, Andrew Scheer, Jason Kenney et Doug Ford ne croient pas à la preuve. »