Une histoire sur le bout de la langue

Dans l’Ouest canadien, on se demande par exemple si ce qu’on fait pour le français on ne devra pas l’accorder aussi à d’autres langues, puisqu’il existe dans cette portion de la fédération plusieurs groupes linguistiques différents.
Photo: Mathieu Labrecque Dans l’Ouest canadien, on se demande par exemple si ce qu’on fait pour le français on ne devra pas l’accorder aussi à d’autres langues, puisqu’il existe dans cette portion de la fédération plusieurs groupes linguistiques différents.

Au Canada, « toutes les législatures des provinces ont légiféré contre le français », rappelle François Larocque, professeur de droit à l’Université d’Ottawa et titulaire de la Chaire de la francophonie en droits linguistiques.

En 1867, Londres adopte le British North America Act (BNA), une loi qui tient lieu de constitution à la colonie canadienne. Ce document reconnaît, en principe, l’usage de deux langues au pays des érables : le français et l’anglais. Dans les faits, le français ne va cesser de perdre du terrain, en raison de mesures légales qui sont prises contre son usage et sa perpétuation.

Le politologue Guy Bouthillier, ancien porte-parole du MouvementQuébec français de 1984 à 1993, rappelle que, pendant des décennies, le rêve des Canadiens français a été de voir l’État fédéral assurer à tous la possibilité de vivre dans leur langue, au minimum en regard des affaires du gouvernement.

Passez à la banque

« Des choses qui nous paraissent aujourd’hui toutes petites prennent, à l’époque, des proportions considérables, explique le politologue. C’est le cas, en 1927, de la parution d’un premier timbre poste bilingue, paru à l’occasion du 60e anniversaire du BNA. Ce timbre affirme, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, que le Canada est, du moins en théorie, un pays bilingue. Mais rien n’indique, au moment de la parution de ce timbre, que ceux qui suivront seront aussi imprimés dans les deux langues ! C’est très timide comme avancée. La même chose se reproduit avec la création de la Banque du Canada au milieu des années 1930. Dans quellelangue seront imprimés les billets ? Grave question à l’époque ! »

Deux séries de billets de banque seront d’abord imprimées, une en français, l’autre en anglais. « Comment gérer qui se retrouve avec quels billets ! » Quand Mackenzie King décide que les billets seront désormais imprimés dans les deux langues, les Canadiens français voient là une autre victoire symbolique.

« Il y aura, plus tard, les mêmes débatspour que le gouvernement fédéral émette des chèques bilingues. Pour le Québec, la question de cette reconnaissance tient lieu de revendication au droit à une existence nationale autant qu’à l’expression inquiète d’un refus de l’assimilation, rappelle Guy Bouthillier. Mais il y a toujours eu une forte résistance aux avancées d’un bilinguisme institutionnel. »

Dans l’Ouest canadien, on se demande par exemple si ce qu’on fait pour le français on ne devra pas l’accorder aussi à d’autres langues, puisqu’il existe dans cette portion de la fédération plusieurs groupes linguistiques différents.

Les avancées, au final, apparaissent bien minces, tandis que des lois des différentes législatures provinciales continuent d’interdire ou d’entraver fortement la place du français en des lieux où, pourtant, des communautés françaises existent de longue date. Faut-il encore espérer d’avancées qui vont à la rapidité de la tortue ? C’est « trop peu, trop tard », écrit André Laurendeau dans un éditorial célèbre publié le 20 janvier 1962 dans les pages du Devoir, où il réclame une grande enquête du gouvernement fédéral sur le bilinguisme. Cette enquête verra le jour sous le nom de Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Et ce sera Laurendeau qui en assurera la coprésidence, en compagnie de Davidson Dunton.

Le rêve trahi d’André Laurendeau

Afin de réformer le Canada pour que les citoyens s’y sentent des citoyens à part entière, André Laurendeau imaginait des réformes qui dépassaient de beaucoup le seul statut bilingue, explique Valérie Lapointe-Gagnon, professeure d’histoire à la Faculté Saint-Jean de l’Université d’Alberta. « Il entrevoyait comme remède à lasituation du pays une réforme constitutionnelle plus large. Il voulait reconnaître au Québec un statut spécial », comme coeur de la société canadienne-française. « Il y avait chez Laurendeau une volonté de repenser les rapports de force, de redonner un sentiment de fierté au Canada français. »

Au cours de l’année 1967-1968 s’ouvre une fenêtre de possibilités susceptibles de changer le rapport de force qui prévaut, estime la professeure Lapointe-Gagnon. « Mais la fenêtre va vite se refermer. La mort de Laurendeau, en 1968, laisse un grand vide. »

L’homme qui le remplace à la commission, Jean-Louis Gagnon, voit dans le bilinguisme un levier majeur pour changer le Canada alors que Laurendeau ne le considérait que comme un instrument secondaire. « Laurendeau voyait deux grandes sociétés d’accueil au Canada », pleines et entières. Laurendeau conçoit que le problème des langues au Canada ne sera jamais réglé si on n’accepte pas de donner plus de poids au rôle sociologique du Québec.

« Pierre Elliott Trudeau a laissé vivre la commission, mais il n’a pas soutenu ses recommandations jusqu’au bout. Le dernier livre des travaux ne paraîtra pas. » Si bien, constate l’historienne, que le problème auquel faisait face la commission Laurendeau-Dunton n’a fait que s’aggraver après coup.

Selon François Larocque, de l’Université d’Ottawa, « les recommandations de la commission Laurendeau-Duntonallaient beaucoup plus loin que la Loi sur les langues officielles adoptée par Trudeau. On voulait par exemple faire d’Ottawa un district bilingue, qui relèverait du gouvernement. L’Ontario et le Nouveau-Brunswick auraient été officiellement bilingues. Mais le plan de Trudeau était déjà en place. Ça semble d’ailleurs un peu arrangé avec le gars des vues, cette Loi sur les langues officielles : elle était déjà prête à être adoptée alors que la commission arrivait à sa fin. »

« Trudeau va faire de la Loi sur les langues officielles son projet, sa réponse à la montée du mouvement indépendantiste au Québec », explique le politologue Guy Bouthillier. Avec l’adoption d’une Loi sur les langues officielles, Pierre Elliott Trudeau fait plaisir à bien des francophones hors Québec. « Il répondait à une vieille demande », mais en limitant sa portée.

Un Commissariat aux langues officielles est créé en 1970. La refonte de la Loi sur les langues officielles, consécutive à l’adoption en 1982 d’une Charte des droits et libertés, fait du principe du bilinguisme un trait constitutif du Canada, observe Linda Cardinal, professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Mais en pratique, présumer d’une relation symétrique entre anglophones et francophones ne va pas de soi, dit-elle.

Quelques jalons

1867 Les artisans canadiens-français de la nouvelle constitution adoptée à Londres sont convaincus d’avoir entériné, dans un cadre colonial, « un pacte entre deux nations ».

1871 La Colombie-Britannique crée un système scolaire public et laïque qui fonctionne en anglais seulement. Le Nouveau-Brunswick crée un système scolaire en anglais seulement. Il faut attendre 1977 pour que le français soit reconnu comme langue d’enseignement.

1890 Au Manitoba, le système scolaire public et laïque abolit les conseils scolaires catholiques et par conséquent francophones.

1905 En Alberta, l’anglais devient la seule langue officielle d’instruction. Jusqu’en 1971, la possibilité d’user du français à l’école reste limitée. En Saskatchewan, l’anglais est la langue d’instruction.

1912 En Ontario, l’éducation publique en français devient illégale après la deuxième année, sauf pour une heure par jour. Il faut attendre 1968 pour que le français, en Ontario, soit à nouveau enseigné à tous les niveaux.

1928 À Terre-Neuve-et-Labrador, jusqu’aux années 1960, des versions du Schools Act interdisent le français à l’école. Ce n’est qu’en 1996 qu’un Conseil scolaire francophone voit le jour.

1962 La Commission royale d’enquête sur l’organisation du gouvernement recommande que le gouvernement fournisse ses services en français et en anglais. Adoption des chèques bilingues.

1967Une des recommandations de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme est que le gouvernement du Canada fasse du français et de l’anglais les langues officielles du Canada.

1969 Le 7 septembre, la Loi sur les langues officielles entre en vigueur.

1979La Cour suprême du Canada conclut que le Manitoba, unilingue anglophone depuis 1890, doit s’y conformer.

1982 Adoption par Ottawa, sans l’accord du Québec, d’une nouvelle Constitution et de la Charte des droits et libertés.

1988 La Loi sur les langues officielles est modifiée pour mieux répondre notamment au cadre de la Charte des droits et libertés.
6 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 28 septembre 2019 08 h 31

    On ne peut réécrire l'Histoire comme on ne peut changer la trajectoire d'une balle!

    La révolution française a modifié le pouvoir en France et les droits des citoyens ont été élargis. Il n'y avait pas de bataille de langue comme on en retrouve dans les fédérations, dont celle du Canada. Les Américains ont fait leur indépendance afin d'être libres d'agir à leur façon, en repoussant la domination, celle de l'Angleterre.
    Au Canada, la plupart des provinces ne veulent rien savoir des francophones sur leurs territoires et voient d'un mauvais oeil tout développement du Québec. Bref, il n'est pas question de laisser le gouvernement fédéral lui donner l'avantage d'être reconnu distinct! Tel un entonnoir, il n'y a qu'une petite ouverture, celle permettant d'accorder aux québécois des droits concernant l'éducation, la santé, etc. C'est tout! Rien sur un équilibre au niveau des langues officielles, dont on dit qu'EN PRINCIPE, elles ont le même poids Il a bon dos ce principe ou cette théorie digne des fabulateurs anglais qui ignorent même que cela ne donne aucune égalité des deux langues. Je ne vois pas d'autres moyens que d'instruire les juges canadiens sur le sujet! À moins de faire un bras d'honneur au ROC qui, de Terre-Neuve et Labrador à la Colombie-Britannique, voit particulièrement les francophones du Québec comme une société de seconde classe!

    • Pierre Labelle - Abonné 28 septembre 2019 15 h 12

      Mais encore mieux; "À moins de faire du Québec un pays", et pourquoi pas!

  • Gilles Théberge - Abonné 28 septembre 2019 11 h 45

    Tout est dit selon moi : « Les avancées, au final, apparaissent bien minces, tandis que des lois des différentes législatures provinciales continuent d’interdire ou d’entraver fortement la place du français en des lieux où, pourtant, des communautés françaises existent de longue date »

    On a beau dire, on a beau faire, l'unique solution demeure l'Indépendance de notre pays, le Québec.

    Tout le reste est voué à l'échec, et tous les efforts pour «corriger la situation sont une perte de temps!.

  • Jean-François Trottier - Abonné 29 septembre 2019 09 h 18

    La volonté de P E Trudeau

    M. Nadeau, vous avez une fort élégante façon de tourner autour du rôle de Trudeau.

    Dans ses discours qui ont suivi la commission Laurendeau-Dunton et au cours d'entrevues, il a bien dit que la notion de biculturalisme était un poison qui plongeait le Canada dans le "nationalisme".
    À l'époque, après la Grande Guerre, ça faisait "bien" d'être anti-nationaliste.
    C'est d'ailleurs encore vrai avec cette arrière-garde idéologique de la gauche idéologique du Québec, qui prétend défendre les minorités dans une belle mentalité unanimiste. De quoi pleurer.
    De fait, Trudeau a longtemps flirté avec la grille d'analyse marxiste, ce qui dit bien comment ce prétentieux monsieur pouvait être un con.

    Jamais Trudeau n'aurait dit qu'en refusant le nationalisme Québécois il avantageait le nationalisme Canadien! Mais il le savait parfaitement. À sa défense, je pourrais dire qu'il a toujours considéré que la culture canadienne était inexistante : une culture qui est la norme n'est pas une culture dans l'esprit de ceux qui en sont imbus. Un con, répété-je.

    Il y avait une volonté ferme anti-biculturelle dans la démarche de Trudeau, ça ne fait aucun doute. Dois-je rappeler comment il a toujours porté aux nues les grands vainqueurs Canadians et déconsidéré le moindre personnage francophones dans notre histoire? Du dédain, ou pire.

    Sa loi sur les langues officielles se voulait institutionnelle et limitée aux services fédéraux. Quelques millions de formation, deux ou trois belles "intentions", fin. Une farce.

    Je me demande si Trudeau voulait à la longue noyer le français dans l'anglais, ou créer un frenglish plus ou moins teinté selon qu'on se déplace d'est en ouest. Dans les deux cas on voit comment son esprit très Canadian lié à une idéologie très rassembleuse mais absolument irréaliste a pu faire de dommages.

    Quiconque se dit Québécois est de fait Québécois.
    Trudeau, lui, était anti-Québécois.

  • Denis Paquette - Abonné 29 septembre 2019 11 h 31

    tout pour soi et a tout prix n'est ce pas ce que nous avons toujours étés

    L'histoire du monde n'a-t-il pas toujours été une sorte d'esprit faciste qui consiste a tout vouloir pour soi et a tout prix

  • Denis Paquette - Abonné 29 septembre 2019 11 h 41

    sommes nous de naissance des beaux parleurs

    que l'on ne veut pas veritablement nommer pourquoi nous ne l'avouons pas honnetement