Ça suffit, les voeux pieux

Photo: Olivier Zuida Le Devoir

L’Ontario français avait de quoi célébrer mercredi, Journée des Franco-Ontariens. Le projet d’université francophone, victime des coupes du gouvernement Ford en novembre 2018, va finalement se réaliser grâce à une entente intervenue entre les gouvernements fédéral et provincial tout juste avant le déclenchement des élections. Même le chef conservateur fédéral, Andrew Scheer, a applaudi à cet accord et promis de le respecter.

En réglant ce dossier, les libéraux de Justin Trudeau ont sûrement gagné quelques points auprès des francophones de tout le pays et retiré uncaillou du soulier de M. Scheer, mais ils n’ont pas clos le dossier des langues officielles. Les communautés minoritaires dans leur ensemble attendent davantage des partis fédéraux au lendemain de cette élection. Elles veulent tout particulièrement une Loi sur les langues officielles « avec plus de dents ».

Après 50 ans d’existence, cette loi a montré ses limites. Les rapports annuels des commissaires aux langues officielles l’illustrent tristement depuis longtemps. Les problèmes systémiques perdurent. Dans son rapport de mai dernier, le commissaire actuel Raymond Théberge parlait encore des plaintes de citoyens incapables de se faire servir dans leur langue, de fonctionnaires incapables de travailler dans leur langue dans des régions pourtant désignées bilingues, de postes bilingues occupés par des employés unilingues… Lui aussi en a assez et demande une refonte de la loi.

Il faut un coup de barre, plaide le président de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA), Jean Johnson, sur toutes les tribunes. Le Quebec Community Groups Network est du même avis. Et selon M. Johnson, il le faut d’autant plus que le français perd du terrain dans l’espace public, que sa légitimité en tant que langue officielle est remise en question dans différentes régions et qu’on revient encore sur les coûts du bilinguisme.

Les problèmes ne sont pas nouveaux, mais il aura fallu attendre l’été 2018 pour que le premier ministre Justin Trudeau annonce son intention de moderniser la loi. Mais pas tout de suite, seulement après la tenue d’une vaste consultation que mènera la ministre responsable des langues officielles, Mélanie Joly.

Le temps a manqué pour procéder ? Mais plus personne ne pourra dire, après le 21 octobre, qu’il n’a pas tout en main pour agir. À la consultation de Mme Joly s’ajoutent les recommandations détaillées du commissaire Théberge et de ses prédécesseurs, les rapports des comités sur les langues officielles du Sénat et de la Chambre des communes, la proposition de projet de loi de la FCFA que pratiquement tous les groupes minoritaires appuient.

Beaucoup de ses idées recoupent celles du commissaire. Dans les deux cas, on veut surtout une loi avec de la poigne, un leadership qui vienne de haut et, entre autres, le pouvoir d’imposer des sanctions administratives aux institutions qui ne tiennent pas compte des recommandations du commissaire. La FCFA propose aussi que le préambule de la loi reconnaisse que « le français est la langue officielle minoritaire au pays et en Amérique du Nord et qu’il faut des mesures spécifiques pour protéger cette langue », a rappelé M. Johnson dans un appel aux chefs de parti.

La Fédération veut que les partis s’engagent. Pour l’instant, les plus importants ont dit appuyer la modernisation de la loi, mais on ne sait pas toujours jusqu’où ils sont prêts à aller. De tous les chefs, celui du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, est le seul à avoir consacré une de ses mêlées de presse à l’enjeu des langues officielles. Il est aussi celui dont les intentions sont les plus précises. M. Johnson n’a pas manqué de le relever dans un communiqué.

Bien qu’ils aient lancé l’actuel processus de révision, les libéraux n’ont pas encore été très précis, surfant sur un bilan qui leur est généralement favorable. M. Trudeau a toutefois choqué début septembre en nommant une anglophone unilingue au poste de lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick, la seule province officiellement bilingue du pays. Nommer une personne capable de communiquer avec les francophones dans leur langue « était encore plus important cette année », s’est indignée l’Acadie nouvelle, qui rappelle que la province est dirigée par un premier ministre unilingue n’ayant qu’un seul député acadien et qui se maintient au pouvoir avec l’appui d’un parti opposé aux droits linguistiques des francophones. « C’est décevant. Et insultant », a conclu le quotidien en parlant de cette nomination et de cette chanson de campagne mal traduite et incompréhensible en français, deux bavures qui signalent une sensibilité émoussée.

Les communautés francophones ne lâchent pas parce que rien n’est jamais acquis. L’actualité le leur rappelle trop souvent. Encore cette semaine, celle de la Colombie-Britannique se battait en Cour suprême pour que les écoles francophones reçoivent le même financement que les écoles anglophones. Cinq provinces et un territoire ont appuyé la C.-B., qui invoque des raisons financières. Bref, qui dit que le respect des droits constitutionnels d’une minorité est soluble dans l’argent.


 
6 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 28 septembre 2019 07 h 35

    Quand le vide donne le vertige!

    Oui mais non, peut-être, bref, du flou à s'enivrer! Les contradictions issues des actions de Justin Trudeau ne permettent pas de projeter plus loin ses promesses pendant la campagne électorale! Quand on nomme une unilingue au poste de lieutenant-gouverneur au Nouveau Brunswick, la seule province reconnue bilingue au Dominion, il y a de quoi faire rager les Acadiens! Pire, cela perpétue la subordination des francophones aux anglophes du ROC!
    Heureusement que nous sommes encore un peu majoritaires au Québec, sinon la cavalerie des descendants de Lord Durham viendraient raser tout ce qui n'est pas britannique! Adieu veaux, vaches cochons...tout y passerait afin d'y planter une croix de Saint-Georges, celle de l'Angleterre! Justin Trudeau ne pas être féru d'Histoire, ni ceux du ROC qui lui poussent dans le dos pour qu'il puisse terminer « l'oeuvre de son père », au Québec! Quelle arrogance de braver ceux qui en ont bavé!
    Messieurs François Legault et J-Y Blanchet, c'est à vous deux et aux alliés traditionnels de prévenir la charge contre l'establishment anglais en lui barrant la route dans toutes les directions! La majorité sera derrière vous, comme pour la laïcité!

  • Pierre Rousseau - Abonné 28 septembre 2019 08 h 20

    Une masse inerte insurmontable ?

    Il y a la loi sur les Langues officielles et il y a la réalité. La loi touche les institutions fédérales qui sont souvent très éloignées de la population, les provinces étant beaucoup plus proches. C'est une des raisons qui rendent cette loi tellement inefficace. La réalité c'est la force incommensurable de l'assimilation à la majorité anglo-canadienne. On a beau être né dans une famille francophone et aller à l'école française pour les « ayant droit », la réalité nous rattrape très vite quand vient le temps de se trouver du travail et on passe à la langue de la majorité.

    Les immigrants sentent aussi cette pression et il serait naïf et chimérique de croire que les nouveaux arrivants au Canada hors Québec passeraient au français; même ceux dont la langue principale est le français passent rapidement à l'anglais pour gagner leur vie. Ce qui n'aide pas c'est aussi le multiculturalisme qui a encouragé la création de ghettos ethniques surtout dans les grandes villes du pays. En effet, dans ces ghettos, on retrouve souvent le bilinguisme : l'anglais et la langue originale du ghetto. Par exemple, à Richmond, une banlieue de Vancouver, on parle une langue chinoise (mandarin ou cantonais) et l'anglais et l'affichage se fait souvent dans une langue chinoise. Le français devient une langue étrangère comme les autres et beaucoup de nos nouveaux concitoyens ne comprennent pas qu'on donne autant d'importance à une langue que peu de gens parlent.

    Il faut certes moderniser la loi sur les Langues officielles pour les institutions fédérales mais faudrait pas croire que cela va changer quoi que ce soit dans la vie quotidienne des francophones en milieu minoritaire; ça prendrait des mesures beaucoup plus vastes et importantes.

  • Robert Bernier - Abonné 28 septembre 2019 09 h 26

    Et McGill, et Concordia ?

    Si le fédéral doit maintenant être le gouvernement qui finance les universités de langue minoritaire, par combien participera-t-il au financement de McGill, de Concordia ou du CUSUM?

  • Cyril Dionne - Abonné 28 septembre 2019 09 h 31

    Vous êtes en retard de deux générations

    Comme Franco-Ontarien, une université française à Toronto est aussi utile qu'un gouvernement conservateur à la Doug Ford. Les communautés francophones ne lâchent pas parce qu'ils n'existent plus hors Québec. Triste, mais vrai.

  • Charles Campeau - Inscrit 28 septembre 2019 14 h 11

    Le chinois, langue officielle ?

    Avant hier j'ai reçu deux coups de téléphone de la BMO, banque où j'ai un compte depuis 1971 quand ado j'ai commencé à travailler. Cette celle-ci et les autres banques utilisaient en premier l'anglais, puis le français en bas du texte anglais. Cela a commencé à changer pour certaines banques qui ont mis le français en premier avec toutes les lois linguistiques au Québec. Cependant au milieu de tout ça un discret changement est apparu au fil des années avec les guichets automatiques : le chinois est devenu aux cotés des deux langues officielles. Ce sont surtout des riches chinois qui imigrant au Canada. C'est la seule chose que respectent les Anglos en ce monde. Pour finir je paraphraserai Elvis Graton : '' chus par un raciste je fa v'nir du chinois à toutes les fins de semaine''.