Un Canada carboneutre, objectif ou véritable plan des libéraux?

Le chef libéral promet une aide de transition pour les travailleurs des industries qui seraient affectées par le plan de carboneutralité.
Photo: Pierre Lahoud Le chef libéral promet une aide de transition pour les travailleurs des industries qui seraient affectées par le plan de carboneutralité.

La promesse est ambitieuse, de son propre aveu. Justin Trudeau s’engage à atteindre un seuil d’émission de GES nul pour le Canada d’ici 30 ans. Le plan libéral offre cependant peu de détails pour y arriver. Par manque de préparation, selon certains, ou par manque de courage politique, déplorent d’autres experts et militants écologistes.

Bien qu’il n’ait pas participé au Sommet des Nations unies sur le climat cette semaine, Justin Trudeau souhaite que le Canada emboîte le pas aux 65 pays qui y ont promis d’être carboneutres d’ici 2050. La cible canadienne viserait zéro émission nette, ce qui veut dire que la pollution qui serait toujours émise par certaines industries serait compensée par d’autres mesures, comme la plantation d’arbres ou des investissements en technologies vertes.

Une loi viendrait légiférer des objectifs fédéraux quinquennaux et contraignants pour y parvenir. Un comité d’experts serait en outre mis sur pied pour conseiller le gouvernement sur les cibles à adopter et les mesures à prendre pour les atteindre. Lesquelles n’ont pas été précisées, mardi, pas plus que les pénalités qui seraient prévues pour les provinces ou les entreprises qui refuseraient de s’y plier.

« Je ne vais pas vous détailler notre plan précis d’ici 2050, aujourd’hui devant vous, parce que nous devons concevoir ce plan de concert avec les experts », a martelé la ministre sortante de l’Environnement Catherine McKenna.

Son patron, Justin Trudeau, n’avait pas davantage de précisions à offrir. Le chef libéral a défendu son bilan en environnement : tarification du carbone, protection des océans, élimination progressive des centrales au charbon. M. Trudeau s’est même permis de déclarer qu’il dépasserait ses cibles de réduction de GES de 30 % d’ici 2030, par rapport aux niveaux de 2005. Et ce, même si tous les experts s’entendent pour dire que le Canada est en voie de les rater complètement. « J’ai hâte de discuter, au cours des prochains jours, des autres mesures que nous prendrons », a affirmé M. Trudeau, en laissant entendre qu’il profitera de la Semaine du climat pour étoffer son plan environnemental.

Un bon début… incomplet

Normand Mousseau, qui dirige l’Institut de l’énergie Trottier à Polytechnique, ne s’étonne pas du peu de détails de l’annonce libérale. « Au Canada, l’étude précise de ce qu’il faut faire pour atteindre cette cible carboneutre n’a pas encore été faite au fédéral », note-t-il. Un constat que déplore Patrick Bonin de Greenpeace.

« Un parti qui a eu quatre ans, avec tout l’appareil administratif, devrait arriver en campagne électorale avec des mesures identifiées et convaincantes quant à sa véritable volonté de dépasser sa cible et de se mettre sur la trajectoire de la carboneutralité. »

Pierre-Olivier Pineau, qui est titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC, croit que les libéraux savent au contraire très bien l’énorme virage qui est nécessaire dans le comportement des Canadiens. « Ils connaissent les solutions, c’est juste que c’est politiquement impossible de les mettre en avant. »

Signe que M. Trudeau reconnaît que la pédagogie n’a pas encore été faite et que l’idée d’un Canada carboneutre risque d’inquiéter la population, le chef libéral promet une aide de transition pour les travailleurs des industries qui seront touchées.

Les libéraux réduiraient en outre de moitié le taux d’impôt des entreprises qui développent des technologies ou des produits carboneutres — de 9 à 4,5 % pour les petites entreprises et de 15 % à 7,5 % pour les grandes compagnies. Une mesure qui coûterait 67 millions par année en 2023.

M. Pineau estime toutefois que l’objectif de zéro émission nette dans 30 ans « n’est pas crédible » sans savoir qu’elles seraient les mesures contraignantes pour y arriver.

M. Mousseau se réjouit néanmoins que le Parti libéral présente enfin un plan à long terme ponctué de cibles tous les cinq ans, que réclament les experts depuis des années. Cela permettra de surveiller qu’elles soient respectées et de corriger le tir au fur et à mesure, espère Patrick Bonin.

Eddy Pérez, du Réseau Action Climat, dit lui aussi que l’annonce est incomplète. Mais il salue « une très bonne nouvelle pour le débat environnemental, parce que ça permet de réfléchir aux politiques les plus ambitieuses pour contrer la crise climatique rapidement ».

Aucun ne s’inquiète de ce que les libéraux ne s’engagent pas à fermer l’industrie des énergies fossiles. Ce sera une fin en soi, si le Canada et la planète réduisent leurs émissions de GES ainsi que leur consommation d’énergies fossiles et que la demande en pétrole diminue, explique M. Pineau.

Plus ambitieux que les autres ?

La promesse libérale a été critiquée à droite comme à gauche par les rivaux de Justin Trudeau.

La cheffe des verts, Elizabeth May, s’est dite déçue qu’il ne modifie pas sa cible de réduction pour 2030 — cible qui était aussi celle du conservateur Stephen Harper. « La cible de 30 % rend absolument impossible l’atteinte de leur cible annoncée de zéro carbone en 2050. » Le Parti vert doublerait cet objectif, en réduisant les GES de 60 %, et vise aussi zéro émission dans 30 ans.

Le Nouveau Parti démocratique ne s’est pas engagé en ce sens. Il promet une réduction de 40 % d’ici 2030 par rapport à 2005. Le chef Jagmeet Singh a accusé M. Trudeau de prononcer « de belles paroles » en campagne électorale après avoir fait la même chose en 2015 sans respecter ses promesses. Il cite comme exemples les subventions aux énergies fossiles que verse toujours Ottawa et l’achat de l’oléoduc Trans Mountain. « Comment est-ce qu’on peut croire qu’un gouvernement qui a acheté un oléoduc peut dire maintenant qu’on va avoir des cibles progressistes ? Ce n’est pas possible. »

Le chef conservateur, Andrew Scheer, s’en tient à l’objectif de réduction de 30 %. Il prédit que les libéraux imposeront des mesures dissuasives coûteuses aux Canadiens et hausseront le prix de la taxe carbone pour les forcer à modifier leurs habitudes.

Yves-François Blanchet, le chef du Bloc, a qualifié le plan libéral de simple « slogan », car il n’est pas accompagné de « mesures à court terme, mesurables et quantifiables ».