Textes, mensonges et vidéos: l’art difficile des excuses publiques en politique

Plus d’une douzaine de candidats de toutes les grandes formations ont été forcés d’abandonner la course pendant la dernière campagne fédérale, en 2015, à la suite de révélations embarrassantes.
Photo: Paul Bradbury Getty Images Plus d’une douzaine de candidats de toutes les grandes formations ont été forcés d’abandonner la course pendant la dernière campagne fédérale, en 2015, à la suite de révélations embarrassantes.

Ça saignait, ça saigne et ça saignera sur les scènes politiques, ici comme ailleurs. Le temps est à ce que les amis du reste du continent appellent la « shame politic ».

Les partis en bataille harcèlent, humilient, culpabilisent et embarrassent sans cesse les candidats adverses en fouillant dans leur passé pour y dénicher divers péchés, petits et grands. Les plus graves fautes mènent à la mort publique, et donc politique, comme le montrent les schémas ci-contre résumant quelques cas très récents et certains célèbres plus anciens.

Plus d’une douzaine de candidats de toutes les grandes formations ont été forcés d’abandonner la course pendant la dernière campagne fédérale, en 2015, à la suite de révélations embarrassantes. La tactique de la honte fait rouler de nouvelles têtes cette fois encore.

Les médias sociaux donnent une amplitude plus grande aux situations. Depuis une dizaine d’années, les crises sont donc amplifiées par rapport à celles qu’on a pu connaître précédemment.

Un candidat néodémocrate de la Colombie-Britannique a perdu sa place parce qu’il a menacé une journaliste en ligne. Un candidat du Manitoba vient d’abandonner la campagne parce qu’il a diffusé en 2008 des mèmes antimusulmans. Un vert a quitté la course en Ontario pour des images jugées islamophobes partagées en 2007 sur un réseau social. Faut-il vraiment rappeler les déguisements douteux de Justin Trudeau ?

« Les médias sociaux donnent une amplitude plus grande aux situations. Depuis une dizaine d’années, les crises sont donc amplifiées par rapport à celles qu’on a pu connaître précédemment », explique Mylène Forget, présidente de Massy Forget Langlois relations publiques.

Avocate, ancienne attachée de presse ministérielle, la gestion de crise, elle connaît, et de tous bords. Tellement qu’elle peut lister les invariants, les patterns dans la vie et la mort des controverses.

« Il y a toujours un cycle dans une crise, résume-t-elle. Ce qui est très délicat et qui vient avec l’expérience, c’est de savoir quand intervenir et quand lâcher du lest. Au début, c’est important d’agir rapidement et de façon décisive avec des informations vérifiées. Si nécessaire, il faut offrir des excuses avec des explications claires. Il y a aussi un stade où on a fait le tour de la question. Il est alors temps de passer à autre chose. »

Les types de fautes

Tout dépend de la faute évidemment. Mme Forget note que la culpabilité criminelle semble irrécupérable. Àl’ère #MoiAussi, tout ce qui touche aux questions de harcèlement des femmes conduit aussi à une inéluctable déchéance.

Elle ajoute que l’ancien premier ministre Jean Chrétien, politicien d’un autre siècle, savait se tirer de toutes les gaucheries et « passer à autre chose » très rapidement. Et Donald Trump bousille toutes les théories des communications en démocratie : il ment, y compris sur ses mensonges, il se vante d’agressions sexuelles, il ridiculise les handicapés, soutient les suprémacistes blancs et pourrait quand même être réélu l’an prochain.

À ceux qui choisissent de s’excuser, la professeure Chantal Benoit-Barne, de l’UdeM, propose plutôt le modèle surélevé de Barack Obama et son fameux discours du 18 mars 2008, « A More Perfect Union », prononcé lorsqu’il briguait la l’investiture démocrate à la présidence. On cherchait à l’associer à des déclarations controversées du pasteur Jeremiah Wright. Le sénateur Obama en a donc profité pour parler longuement des tensions raciales, des privilèges blancs, des inégalités dans sa fédération désunie. Son discours a contribué à faire basculer la campagne en sa faveur, aux dépens de la candidate Hillary Clinton.

« Obama a été capable de saisir la crise qui affectait sa campagne pour la transformer en occasion d’élever le débat, dit la professeure de communication, spécialiste de la rhétorique politique. Il a su trouver les mots justes pour parler des problèmes profonds de sa société. Ce n’est pas facile à faire et c’est un cliché de demander de parler des vraies affaires, des enjeux. Mais c’est possible. »

La science des excuses

Le professeur Olivier Turbide de l’UQAM a codifié cette stratégie dans un texte savant de 2018 intitulé Le repentir en politique sur la scène canadienne. Après l’analyse de 96 discours de contrition politique de 2005 à 2014, il conclut que la restauration de la confiance passe par six points liés : reconnaître le comportement offensant ; se reconnaître comme source de l’offense et reconnaître les cibles offensées ; exprimer un sentiment de mécontentement de soi par des excuses, des regrets, de la désolation ; offrir une compensation (au moins symbolique) aux offensés ; et mettre en oeuvre un projet de rectification.

L’équipe de Justin Trudeau est visiblement abonnée à la revue Politique et Sociétés puisqu’elle a suivi le plan à la lettre, ou presque. « Le repentir tire ainsi son efficacité de la valeur morale associée à la reconnaissance de la faute, écrit le professeur de communication sociale et publique. Lorsque le repentir est jugé crédible, c’est l’intégrité du repentant qui peut se voir renforcée. »

Existe-t-il une formule pour se sortir d’une controverse politique ?

Illustration: Le Devoir