L'heure juste: les messagers méconnus

La méthode de Canada Proud consiste à miser sur les réseaux sociaux, Facebook au premier chef, pour diffuser des vidéos virales et des textes s’attaquant à l’adversaire ou le ridiculisant.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir La méthode de Canada Proud consiste à miser sur les réseaux sociaux, Facebook au premier chef, pour diffuser des vidéos virales et des textes s’attaquant à l’adversaire ou le ridiculisant.

En juin dernier, des Ontariens ont trouvé sur leur téléphone portable un message texte leur demandant leur opinion sur la taxe sur le carbone. L’expéditeur leur était inconnu et le ton, manifestement antipathique aux libéraux. Des électeurs d’autres régions du pays ont eu droit à des appels robotisés du même acabit. Et ce ne seront pas les derniers d’ici le scrutin du 21 octobre.

On n’y échappe pas. Depuis toujours, des groupes de pression, syndicats, associations de gens d’affaires et organisations en tout genre participent à la discussion électorale. Cette élection n’y fera pas exception et il ne pourrait en être autrement en démocratie.

Mais encore faut-il savoir à qui on a affaire. En Ontario, le groupe Ontario Strong, qui était à l’origine des messages textes, était une organisation jusque-là inconnue. Son site Web en dit encore bien peu sur son compte, mais sa facture et son maigre contenu sont similaires à ceux de groupes apparus au cours des dernières années pour s’opposer aux gouvernements provinciaux d’allégeance libérale ou néodémocrate de l’Atlantique à la Colombie-Britannique, en passant par l’Ontario et l’Alberta. Même le Québec a le sien, le groupe Québec Fier, auquel est associé Éric Duhaime et qui s’est fait entendre lors des élections de 2018.

Tous ses groupes ont été largement inspirés, y compris pour le choix de leur nom, par un autre groupe ontarien, Ontario Proud, créé par Jeff Ballingall. Il dit en entrevue en avoir conseillé plusieurs, mais ne plus avoir de lien avec eux. Conservateur avoué ayant travaillé pour le gouvernement Harper, M. Ballingall a réussi à brouiller les cartes lors de l’élection provinciale de juin 2018, hachant menu la première ministre Kathleen Wynne au profit du conservateur Doug Ford.

La méthode d’Ontario Proud consiste à miser avant tout sur les réseaux sociaux, Facebook au premier chef, pour diffuser des vidéos virales, des mèmes et des textes s’attaquant à l’adversaire ou le ridiculisant. Les messages textes font partie de son arsenal, mais pas les appels automatisés, explique-t-il en entrevue.

Déterminé à montrer la porte au libéral Justin Trudeau, M. Ballingall a lancé le printemps dernier le groupe Canada Proud, qui est déjà à l’oeuvre sur Facebook. Le groupe s’est enregistré auprès d’Élections Canada pour cette élection, comme doivent le faire depuis 2004 tous les tiers qui comptent dépenser plus de 500 $ pour faire campagne pour ou contre un parti, un candidat ou un enjeu.

Au moins 11 groupes du genre de Canada Strong, dont Québec Fier, apparaissent sur la liste des 63 organisations et individus qui, en date de vendredi, étaient enregistrés. Toutes les tendances politiques sont cependant représentées, des groupes environnementaux (9) aux syndicats (11), en passant par des groupes opposés à l’avortement, appuyant des réformes démocratiques, défendant les droits des femmes, des chômeurs, des étudiants et des démunis. Avec 37 inscrits, l’Ontario domine, suivi de la Colombie-Britannique (8) et du Québec (7).

La participation des tiers est mieux encadrée que par le passé. Leurs dépenses partisanes et électorales sont limitées durant la campagne à 511 700 $ et, depuis cette année, à environ 1 million durant la période préélectorale de deux mois. Canada Proud affirmait dans un communiqué récent qu’il comptait dépenser la somme permise. Mais d’où viennent ses fonds ? On le saura quand il devra faire rapport, mais on sait qu’Ontario Proud a bénéficié, en 2018, du soutien généreux de plusieurs entreprises qui, ne pouvant plus soutenir les partis politiques, se sont tournées vers des tiers qui ne sont soumis à aucune limite de dons.

La présence d’organisations ayant pour seul but de contrer un parti précis n’est pas nouvelle. En 2015, Stephen Harper avait son lot d’adversaires. On constate toutefois qu’une nouvelle génération de groupes, fortement inspirés par les méthodes de la droite américaine, est moins soucieuse de transparence et de respect des faits et ne craint pas d’alimenter une virulence populiste sur les réseaux sociaux. Et certains seront en action durant cette élection, comme ils l’ont été ailleurs dans le monde.

La multiplication de ces acteurs à visée unique, peu importe la tendance, survient dans un contexte où les réseaux sociaux leur permettent de propager leur message à peu de frais tout en n’étant soumis à aucune règle en matière de financement, à l’exception de l’interdiction d’utiliser des fonds étrangers pour leurs activités électorales.

En entrevue avec La Presse canadienne l’automne dernier, l’ancien directeur général des élections Marc Mayrand confiait que, devant pareille évolution, il faudrait peut-être envisager d’encadrer la taille et la source des dons faits au trésor électoral de ces groupes. Sinon, les plafonds de dépenses des partis et des candidats perdront leur sens. Sinon, peut-on ajouter, sera mis en péril l’équilibre du rapport de force recherché depuis plus de 40 ans entre les forces démocratiques et celles de l’argent, toujours nécessaire pour faire une campagne.