Justin Trudeau donne le coup d’envoi de la campagne électorale fédérale

Photo: Sean Kilpatrick Archives La Presse canadienne
Et c’est parti pour cinq semaines et demie. Justin Trudeau a officiellement donné le coup d’envoi de la campagne électorale fédérale en se rendant mercredi matin à Rideau Hall pour demander à la gouverneure générale, Julie Payette, de dissoudre le Parlement et de convier les électeurs aux urnes le 21 octobre prochain. Mais déjà, l’affaire SNC-Lavalin l’a rattrapé.

En matinée, le Globe and Mail a révélé que le privilège protégeant les secrets du cabinet n’a pas davantage été levé pour la Gendarmerie royale du Canada (GRC) qu’il ne l’avait été pour le Commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique. Ainsi, tout comme le commissaire Mario Dion, la GRC n’a pas eu accès à certains documents au sujet de l’affaire SNC-Lavalin et les personnes qu’elle rencontre sont limitées dans ce qu’elles peuvent dire. La GRC n’a pas ouvert d’enquête officielle sur cette affaire, mais elle en interroge des acteurs pour déterminer s’il y a lieu d’en ouvrir une pour entrave à la justice.

Le chef libéral s’est limité à offrir une réponse très succincte. « Nous avons suspendu le secret du cabinet de la façon la plus expansive de l’histoire du Canada, a indiqué M. Trudeau lors du point de presse à sa sortie de Rideau Hall. Nous respectons toujours les décisions prises par notre fonction publique. Nous respectons la décision du greffier. » Le bureau du premier ministre fait valoir depuis des semaines que c’est le Conseil privé qui a décidé de ne pas lever le privilège du cabinet et qu’il n’avait pas pris part à cette décision. Il a refusé de manière ostentatoire de répondre lorsqu’un journaliste lui a demandé quelles erreurs il estimait avoir commises dans l’affaire SNC-Lavalin.

Le chef conservateur Andrew Scheer n’en croit pas un mot. Il s’est empressé en matinée, avant de décoller vers Trois-Rivières, de demander au gouvernement de reconsidérer sa position. « La seule raison pour laquelle Justin Trudeau va continuer de refuser de lever le privilège, c’est parce qu’il y a quelque chose à cacher plus grave que ce que l’on sait aujourd’hui. Alors je lui demande encore de lever le privilège dès maintenant. » M. Scheer a indiqué qu’il utiliserait cette campagne électorale qui s’amorce pour démontrer que M. Trudeau « a perdu l’autorité morale de gouverner ».



Évidemment, le chef libéral a offert un autre point de vue. Il réclame un nouveau mandat pour continuer à investir dans la classe moyenne et l’environnement. « Nous avons un choix à faire : continuer d’aller vers l’avant et bâtir sur les progrès réalisés, ou retourner en arrière avec les politiques des années Harper. Les conservateurs aiment dire qu’ils sont “en faveur” des gens, mais ils réduisent les impôts pour les mieux nantis et réduisent les services pour tous les autres. »

Il s’est défendu de s’adonner par le fait même à des attaques personnelles, ce qu’il s’est toujours engagé à ne pas faire. Selon lui, il s’agit seulement d’exposer les « différences » entre l’approche libérale et l’approche conservatrice.

À cela, Andrew Scheer a martelé que s’ils sont élus, les conservateurs mettront plus d’argent dans les poches des Canadiens notamment en baissant les impôts. « La différence entre les libéraux et les conservateurs est très simple : les libéraux s’intéressent au pouvoir, au gouvernement, et les conservateurs s’intéressent à vous et à votre famille », a-t-il lancé.

Le chef conservateur a en outre pris soin de s’en prendre au Bloc québécois au moment de lancer sa campagne à Trois-Rivières, où il espère ravir la circonscription aux néodémocrates. « Ceci est important : ce n’est pas le Bloc qui va remplacer Justin Trudeau. Ce n’est pas le Bloc qui va laisser plus d’argent dans vos poches, a affirmé M. Scheer. Les Québécois peuvent seulement compter sur nous. De leur côté, les députés du Bloc seront toujours des spectateurs impuissants qui jouent aux gérants d’estrade. »

Différend avec Québec Interpellé au sujet de la loi québécoise sur la laïcité interdisant le port de symboles religieux, M.Trudeau s’est engagé « pour l’instant » à ne pas prendre part aux contestations judiciaires. « Pour l’instant, nous trouvons que c’est contre-productif pour un gouvernement fédéral de s’engager dans cette cause. » Il n’a pas expliqué ce qu’il entendait par « contre-productif ». Il dit qu’il observera les contestations en cours pour décider de sa marche à suivre à l’avenir. Marche-t-il sur ses principes de défenseur de la Charte des droits et libertés en ne contestant pas cette loi pour ne pas se mettre à dos le Québec dont il a besoin des votes ? « Il n’y a pas un Québécois qui ne sait pas que je suis en désaccord avec la loi 21”, a rétorqué le chef libéral.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a vivement dénoncé la sortie de M. Trudeau. « J’ai trouvé que, de façon très claire puisqu’on est en campagne électorale, le premier ministre du Canada a sans équivoque laissé comprendre qu’au besoin, l’argent des Québécois va être utilisé pour lutter et rendre inopérante une loi adoptée en toute légitimité et largement consensuelle au Québec. C’est absolument inacceptable, a-t-il martelé. Les Québécois ont droit à leurs valeurs, à leurs priorités, à leur identité. »

Andrew Scheer, en revanche, a tranché la question, affirmant que les conservateurs n’avaient « aucune intention d’intervenir » dans les contestations de la loi québécoise.

De son côté, le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, s’en est aussi à nouveau pris à la loi lors du coup d’envoi de sa campagne à London, en Ontario. Il a fait valoir que le fait qu’il porte lui-même des symboles religieux lui permettra de s’allier aux Québécois parce qu’il prouvera qu’il accorde de l’importance à l’identité. « J’espère que ma présence au Québec en tant que quelqu’un qui porte le turban et la barbe démontrera aux gens que je suis prêt à me battre pour leur identité. […] Je veux être un allié pour le Québec et défendre la langue française et promouvoir l’identité québécoise. »

De manière plus générale, M. Singh a plaidé qu’il aura le « courage » de s’en prendre aux « lobbyistes », aux « blanchisseurs d’argent », aux « spéculateurs », aux « lobbyistes du secteur des télécommunications » et aux « grands pollueurs » pour offrir aux citoyens ce dont ils ont besoin, soit un programme d’assurance médicaments, un système de santé élargi aux soins des yeux et des dents, des prix de forfaits cellulaires moins élevés, des logements abordables et une lutte robuste contre les changements climatiques.

M. Blanchet estime quant à lui qu’après avoir « flirté » successivement avec les trois principaux partis fédéraux, les Québécois seront maintenant prêts à donner une nouvelle chance à son parti. Un Bloc québécois « renouvelé », a-t-il argué, tout en reconnaissant qu’il ne pouvait rien tenir pour acquis. « C’est notre devoir à nous de vous convaincre que la laïcité, c’est nous, que le français, c’est nous, que les régions, c’est nous, que l’énergie propre, c’est nous », a fait valoir M. Blanchet en évoquant son slogan électoral, « Le Québec, c’est nous ».

Le dimanche, une tradition qui n'en est pas une

Ce n’est pas la première fois qu’une élection fédérale est déclenchée un jour autre qu’un dimanche. Au cours des trente dernières années, neuf autres élections ont eu lieu et seulement cinq d’entre elles ont démarré un dimanche. En 2011, Stephen Harper avait dissous le Parlement un samedi et en 2006, un mardi. Kim Campbell l’avait fait un mercredi en 1993, et Brian Mulroney un samedi en 1988.


Et au moment où les sondages prédisent un gouvernement probablement minoritaire à l’issue du scrutin, M. Blanchet a démarré sa campagne en invitant les Québécois à lui confier la balance du pouvoir. « Le meilleur scénario, ce n’est pas d’être au gouvernement. C’est celui d’élus qui forceront le gouvernement canadien, quel qu’il soit, à agir pour le Québec, à respecter le Québec. Le Bloc québécois a toujours bien servi le Québec, même dans ses moments plus difficiles. »

La cheffe du Parti vert, Elizabeth May, a pour sa part plaidé que ce sera « l’élection la plus importante de l’histoire du Canada ». « Nous dirons la vérité aux Canadiens quant à la gravité de l’urgence climatique. Nous ne faisons pas cela pour effrayer les gens, mais pour leur donner de l’espoir. Nous avons un plan », a-t-elle dit depuis Victoria, en Colombie-Britannique. « À ceux qui ne comprennent pas l’urgence de la situation, je vous prendrai sur mes épaules s’il le faut et je vous sortirai moi-même de l’édifice en flammes, car nous allons vous sauver aussi. »

Le Québec au cœur de la bataille Signe que le Québec sera un champ de bataille stratégique dans cette élection, c’est de Trois-Rivières que le chef conservateur Andrew Scheer donnera le coup d’envoi de sa campagne. M. Scheer compte sur l’ancien maire de la ville, Yves Lévesque, pour ravir cette circonscription au NPD et ainsi étendre la représentation de son parti au-delà de la région de Québec. Il se rendra ensuite en Ontario, tout comme M. Singh, qui y passera la semaine.

Les chefs ne peuvent pas trop s’éloigner de la Ville Reine, car ils devront y être demain, jeudi, pour le débat organisé par le magazine Maclean’s, débat que M. Trudeau a décidé de boycotter et auquel le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, n'est pas invité. M. Trudeau, lui, profitera de cette occasion pour se rendre jusqu’à Vancouver, où il devra batailler fermer pour conserver ses sièges dans la foulée de l’approbation du pipeline Trans Mountain.

Les députés en chiffres

À sa dissolution, le Parlement comptait 177 députés libéraux, 95 conservateurs, 39 néodémocrates, 10 bloquistes, deux verts ainsi que Maxime Bernier du Parti populaire et Erin Weir de la Fédération du Commonwealth coopératif (un ex-néodémocrate expulsé). Il y avait aussi 8 indépendants, soit 6 anciens libéraux (dont les ex-ministres Jody Wilson-Raybould et Jane Philpott), l'ancien néodémocrate Pierre Nantel qui se présente cette fois-ci pour le Parti vert et l'ex-conservateur Tony Clement expulsé pour comportement sexuel inapproprié. Cinq sièges étaient vacants.
Il y a 338 circonscriptions et un parti doit en remporter 170 pour jouir d'une majorité à la Chambre des communes.