Droits linguistiques: l’alliance Anglos-Francos crée des remous

L’entente dévoilée la semaine dernière indique que «les droits linguistiques et des institutions sont menacés en Ontario, au Québec et au Nouveau-Brunswick» et qu’il convient d’être «solidaires».
Photo: Olivier Zuida Le Devoir L’entente dévoilée la semaine dernière indique que «les droits linguistiques et des institutions sont menacés en Ontario, au Québec et au Nouveau-Brunswick» et qu’il convient d’être «solidaires».

Le partenariat signé la semaine dernière entre les principaux organismes représentant les Franco-Ontariens, les Anglo-Québécois et les Acadiens sème la bisbille à travers le Canada. Plusieurs francophones hors Québec critiquent une alliance jugée contre nature, alors que les principaux protagonistes estiment ne pas avoir le choix de s’unir pour contrer les menaces qui planent sur leurs communautés.

« L’entente tend à accréditer cette idée tordue voulant que la communauté anglo-québécoise se trouverait dans une situation analogue à celle des véritables minorités acadienne et franco-ontarienne », a par exemple dénoncé mercredi la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) — dans un communiqué de plus de 3000 mots.

Mais la SSJB est loin d’être la seule à trouver étonnant le pacte signé le 2 juillet (et valide un an) par l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) et le Quebec Community Groups Network (QCGN). « Ce protocole d’entente survient sans consultation et sème un fort potentiel de division au sein du réseau pancanadien des communautés francophones hors Québec », a affirmé mardi le président de l’Association canadienne-française de l’Alberta, Marc Arnal.

On ne peut quand même pas comparer la situation des anglophones du Québec avec celle des francophones de la Colombie-Britannique

M. Arnal fait valoir que le trio d’organismes affaiblit de facto le poids politique de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), principal interlocuteur national sur ces questions. « Les populations à protéger se retrouvent tout à coup concentrées dans l’est du pays », remarque ainsi M. Arnal.

« On n’a pas du tout les mêmes réalités dans l’Est que dans l’Ouest », disait aussi mercredi soir en entretien le directeur général de la Fédération des francophones de la Colombie-Britannique, Louis Moubarak. « On ne peut quand même pas comparer la situation des anglophones du Québec avec celle des francophones de la Colombie-Britannique… »

Impossible de savoir ce que pense la FCFA de la situation. « La Fédération a choisi de ne pas commenter cette question », indique-t-on. Un silence qui « surprend et déçoit » les francophones de l’Alberta, mais que comprend Rémi Léger, professeur de science politique à l’Université Simon Fraser et chercheur à la Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques.

« C’est une situation très difficile pour la Fédération, dit-il en entretien. Soit elle se désole que deux membres aient signé une entente avec les Anglo-Québécois — alors que la situation du français au Canada n’équivaut pas celle de l’anglais —, et ça alimente les nouvelles, soit elle se tait et ça donne l’impression qu’elle donne son aval . »

Comme Marc Arnal, Rémi Léger juge que le pacte vient à tout le moins « désolidariser la francophonie canadienne et affaiblir la FCFA, qui est le porte-parole des francophones ».

Solidaires

L’entente dévoilée la semaine dernière indique que « les droits linguistiques et des institutions sont menacés en Ontario, au Québec et au Nouveau-Brunswick » et qu’il convient d’être « solidaires » pour renforcer le rapport de force de ces communautés. Elle vise ainsi « à cimenter le rapprochement et la collaboration entre les trois partenaires ».

« On a vu ce qui se passe en Ontario [avec les coupes du gouvernement Ford dans les services aux francophones], on sait ce qui s’annonce au Québec avec l’abolition des commissions scolaires et on a au Nouveau-Brunswick un parti qui prône l’abolition du bilinguisme et qui détient la balance du pouvoir », déclarait mercredi en entretien Carol Jolin, président de l’AFO. « Ce sont partout des reculs importants », ajoute Geoffrey Chambers, président du QCGN.

Je ne sais pas ce que les gens ont à s’énerver, parce que rien ne nous lie les mains. […] On ne vient pas de signer un pacte avec le diable, mais avec une communauté qui a des aspirations légitimes.

L’entente indique que les signataires élaboreront un « plan d’action visant à faire des langues officielles un enjeu électoral » de la prochaine campagne fédérale, notamment en demandant la modernisation de la Loi sur les langues officielles. Elle stipule aussi que les organismes devront « être d’accord de façon unanime sur les enjeux qui seront soulevés en vue de l’élection fédérale ».

Pas le diable…

Mais selon les signataires, cela laisse néanmoins chaque organisme maître de ses combats. « Ça a pris une ampleur démesurée par rapport à ce que l’entente dit vraiment, soutient Carol Jolin. On a une marge de manoeuvre, rien ne nous oblige à accepter les opinions des autres. Mais on envoie un message politique aux gouvernements. »

« Je m’attendais à une réaction parce que, dès qu’on signe quelque chose avec les anglophones, ça met tout le monde sur le qui-vive », indique Robert Melanson, président de la SANB. « Mais je ne sais pas ce que les gens ont à s’énerver, parce que rien ne nous lie les mains. […] On ne vient pas de signer un pacte avec le diable, mais avec une communauté qui a des aspirations légitimes. » M. Melanson parle d’une « entente de cordialité : on accepte de travailler sur les points qui nous unissent ».

Pour la professeure de science politique à l’Université Queen’s et au Collège militaire royal Stéphanie Chouinard, cette alliance paraît néanmoins « curieuse », voire « incompréhensible ». Cela parce qu’elle « met en lumière la tension du régime linguistique » canadien, dit-elle.

Mme Chouinard le soulignait dans un texte récent : « Malgré la situation privilégiée de la minorité anglo-québécoise, malgré l’asymétrie des rapports de force entre les langues et les cultures anglaises et françaises en Amérique, ces communautés sont juridiquement symétriques. » La loi traite les minorités linguistiques sur le même pied, en somme.

« Ça fait longtemps que, dans le milieu universitaire, on revendique une asymétrie dans l’application du régime linguistique », ajoute-t-elle en relevant que les anglophones du Québec ont trois universités et de solides institutions, alors que les francophones d’ailleurs au pays doivent se « battre devant les tribunaux pour faire valoir » leur droit à l’enseignement dans leur langue.

Or, l’alliance des trois organismes reviendrait à « reconnaître qu’il y a une symétrie entre les intérêts », soutient Rémi Léger.

16 commentaires
  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 11 juillet 2019 01 h 00

    Les pôvres de pôvres anglophones du Québec

    La compréhension politique des associations francophones de l'Ontario et du Nouveau-Brunswick m'apparaît pour le moins tordu, schizophrène et bête.

    Lea anglophones se sentent menacés parce que leur nombre diminue. Leur appui hypocrite et têteux auprès des immigrants fait partie de leur stratégie de compensation.

    Il demeure cependant que ces pôvres anglophones du Québec ont et ont toujours eu tous les services équivalents aux francophones, contrairement aux francophones dans le reste du canada.

    Non mais franchement... On dirait que l'espace entre les deux oreilles de certains résonne d'un vide abyssal.

    • Michel Sarao - Abonné 11 juillet 2019 06 h 03

      je vous appuis m.Marcoux

    • Pierre Grandchamp - Abonné 11 juillet 2019 07 h 08

      MIeux encore, les anglophones du Québec et leurs alliés nous ont imposé des mesures de guerre, en temps de paix; du jamais vu, en 1970. Mieux encore, trahissant une promesse, ils nous imposé, de force, LEUR constitution, en 1982.

      Pire encore, nous voulions revenir" dans l'honneur et l'enthousiasme"(discours de Sept-Iles de Mulroney,1984), avec Meech. Ils ont renié leur parole et leur signature(1990). "On ne peut se fier à eux dans une négociation",dira le très fédéraliste Robert Bourassa.

      J'ose espérer que Legault comprendra, un jour, qu'il faut revenir à son budget de l'An un d'un Québec indépendant.Sans oublier que ce pays devait être "biculturel" selon le mandat confié par Lester Pearson à la Commission Laurendeau Dunton(1963).

    • Brigitte Garneau - Abonnée 11 juillet 2019 15 h 16

      Bravo M. Marcoux, vous résumez à merveille la situation. Voulez-vous bien m'expliquer de quoi les anglophones ont peur? Les francophones ne représentent qu'un maigre 2% de la population nord-américaine. Ce complexe de supériorité ne fait qu'illustrer leur immaturité chronique et leur manque d'ouverture. "Il n'y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre."

    • Pierre Grandchamp - Abonné 11 juillet 2019 20 h 25

      Pour être honnête, les Anglo Québécois quant à la question scolaire, auraient des droits, selon L'ILLÉGITIME constitution de 1982. C'est pourquoi, il devient. de plus en plus, urgent que Québec précise son projet ayant trait à la disparition des commissions scolaires. Les Anglo Québécois, une fois le projet caquiste déposé, auraient-ils raison de contester et d'aller à la Cour suprême, éventuellement? That's the question! Bien beau de dire qu'il faut faire disparaître les commissions scolaires, mais encore faut-il être capable de le faire en respectant le cadre constituionnel, dans lequel on est poignés! Legault a choisi le fédéralisme...mais il doit vivre avec!!!

  • Pierre Grandchamp - Abonné 11 juillet 2019 06 h 51

    La CAQ devrait clarifier la question de la disparition des commissions scolaires au plus "sacrant"

    L'origine de cette tragi comédie: les "pôvres" Anglo Québécois devant perdre leurs commissions scolaires..... comme tous les autres Québécois.

    Moi, je suis convaincu qu'il va y avoir une autre instance entre l'école et le MEQ. On dit que ce sera un centre de services.Bon!

    Donc, je pense que les Anglo Québécois auront un organisme XYZ pour gérer leurs écoles. Sinon, les Anglo Québécois auraient raison:ils sont protégés pas LEUR constitution, soit celle du Canada; car, nous, les Québécois sommes étrangers à cet infâme papier.

    Vite des éclaircissements officiels de Québec.

  • Gilles Théberge - Abonné 11 juillet 2019 08 h 55

    Ce n’est pas pour rien que l'Angleterre et par voie de conséquence les anglo-saxons sont qualifiés de perfides...

    Ils le sont en effet. Cette entourloupette qu’ils ont réussie en est une preuve supplémentaire.

    • Danièle Jeannotte - Abonnée 11 juillet 2019 10 h 23

      On ne peut pas les blâmer de jouer pour gagner mais on peut très bien blâmer les représentants des francophones hors-Québec qui nous démontrent une fois de plus que la solidarité entre eux et les francophones du Québec, tant réclamée face aux mesures instaurées par le PM Ford, est à sens unique. J'espère que les Québécois s'en souviendront la prochaine fois qu'un coup dur sera porté à la francophonie hors Québec et qu'on leur demandera leur appui. La solidarité, ça doit être réciproque..

  • Pierre Grandchamp - Abonné 11 juillet 2019 09 h 40

    La question fondamentale

    Prenons la Commission scolaire anglophone Sir Wilfrid-Laurier School Board. La CAQ ferait disparaître la commission scolaire SWLSB et la remplacerait par le centre de services X, sur le même territoire, desservant les écoles anglophones en modifiant quelque peu la structure et les mécanismes de l’ex- SWLSB; mais, fondamentalement, sur ce territoire, la population aurait les mêmes services. Question : au plan constitutionnel, le projet de la CAQ serait-il invalidé, plus tard, par la Cour suprême?

    J’apprécierais que, le plus tôt possible, la ministre de la Justice du Québec se prononce là-dessus.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 11 juillet 2019 20 h 14

      Il urge que la CAQ précise. d'abord, par quoi elle remplacera les commissions scolaires. Que sera ce "centre de services"? Ensuite, où se situe le gouvernement du Québec par rapport à ce qu'il veut faire et les droits des Anglo Québécois.

  • Gilles Bédard - Inscrit 11 juillet 2019 10 h 46

    Les pôvres Anglos

    Où étaient les Anglophones quand Ford a coupé les subventions à l'université francophone de l'Ontario?