Le conflit sino-canadien alimenté par un fraudeur

La Chine a suspendu temporairement toutes les importations de viande canadienne mercredi.
Photo: Sébastien St-Jean Agence France-Presse La Chine a suspendu temporairement toutes les importations de viande canadienne mercredi.

Un geste criminel est à l’origine de la suspension des importations de viande de porc et de boeuf canadiens en Chine survenue mercredi, a soutenu la ministre fédérale de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau, en entrevue au Devoir, tout en refusant de lier cette nouvelle mesure chinoise au différend diplomatique qui perdure entre les deux pays.

« Le fait d’importer des viandes sous un faux certificat ou un certificat qui n’a pas été délivré officiellement par l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA), c’est criminel, a-t-elle affirmé. Donc, il y a quelqu’un quelque part qui utilise la marque de commerce canadienne pour [exporter] des viandes vers la Chine. C’est important qu’on sache d’où vient cette viande et qui est derrière ce système-là. » Elle pourrait provenir de n’importe quel pays, selon la ministre.

 
283 millions
C’est la part annuelle du marché chinois que les producteurs de porcs du Québec  se partagent.

L’ACIA avait lancé une enquête après que les douanes chinoises lui eurent remis un faux certificat d’exportation qui accompagnait une cargaison de langues de porc. Le certificat trompeur indiquait que la viande provenait du fournisseur québécois Frigo Royal. « L’information a été partagée à la Gendarmerie royale du Canada (GRC) », a précisé Mme Bibeau en ajoutant que l’entreprise de Saint-Hyacinthe n’est pas mise en cause.

Joint au téléphone, le directeur des ventes de l’entreprise, Marc-André Houle, a dit trouver cette « histoire très étrange dans les faits ». Il n’a pas voulu commenter davantage la situation.

Une porte-parole de la GRC n’a pas voulu révéler mercredi soir si elle avait bel et bien ouvert une enquête sur l’origine de ces faux certificats.

La Chine a suspendu temporairement toutes les importations de viande canadienne mercredi parce que ses inspecteurs disent avoir trouvé des traces de ractopamine dans du porc. Cet additif alimentaire autorisé au Canada est interdit dans ce pays. Près de 200 faux certificats sanitaires contrefaits accompagnaient l’envoi, selon une déclaration publiée sur le site Internet de son ambassade. « Pour protéger la sécurité des consommateurs chinois, la Chine a pris des mesures préventives urgentes », peut-on lire.

« C’est une très mauvaise nouvelle », a affirmé le président des Éleveurs de porc du Québec, David Duval, en entrevue. Si l’association qui représente 2800 producteurs québécois s’inquiétait peu de la fréquence accrue des inspections chinoises il y a trois semaines, elle a aujourd’hui perdu de son optimisme. Cette nouvelle tuile risque de faire baisser le prix du porc sur le marché.

« Je peux vous assurer qu’au Canada, on n’utilise pas de ractopamine depuis 10 ans, affirmé M. Duval en entrevue. Même les vétérinaires — parce que ça prend une prescription — se sentiraient extrêmement mal de recommander à un producteur d’utiliser de la ractopamine. »

Représailles ?

Il est difficile de ne pas y voir de lien avec le différend diplomatique entre le Canada et la Chine qui dure depuis l’arrestation en décembre, à la demande de la justice américaine, de la dirigeante du géant des télécommunications Huawei, Meng Wanzhou, à Vancouver. L’Associated Press rapportait mercredi que le gouvernement chinois avait réitéré sa demande de libération de Mme Wanzhou, qui est assignée à résidence le temps que les procédures judiciaires pour la demande d’extradition vers les États-Unis suivent leur cours.

« On ne peut pas ne pas se poser la question, a constaté le premier ministre François Legault lors d’une mêlée de presse avant la réunion hebdomadaire de son Conseil des ministres. Est-ce qu’il y a d’autres raisons derrière tout ça ? Est-ce que c’est à la suite de Huawei et avec toute la saga entre le Canada et la Chine ? Donc, on suit ça. Moi, je trouve ça très inquiétant. »

Il a demandé à Ottawa de créer un programme d’aide financière pour les producteurs porcins touchés. Il a abordé la question mercredi matin avec le ministre fédéral des Finances, Bill Morneau, qui assure l’intérim aux Affaires intergouvernementales.

M. Legault n’exclut pas l’idée de mettre sur pied son propre programme d’aide, mais il estime que c’est le gouvernement fédéral qui devrait payer. « A priori, si c’est le fédéral qui est fautif, ça devrait être le fédéral qui paie, a-t-il signalé. Donc, on va d’abord regarder ce qui s’est produit. »

« C’est plus dans la cour du fédéral que du provincial, mais nous, notre rôle, c’est d’accompagner notre industrie, d’accompagner nos producteurs pour voir comment tout ça va évoluer », a réitéré le ministre québécois de l’Agriculture, André Lamontagne.

Son collègue à l’Économie, Pierre Fitzgibbon, a évoqué un programme similaire à celui qui avait été mis sur pied en 2018 pour aider les producteurs d’acier et d’aluminium. « On va aider les producteurs si requis, a-t-il affirmé. On va voir le fédéral, ce qu’ils vont faire. »

Il est trop tôt pour parler d’un programme d’aide fédéral, selon la ministre Bibeau. « On est au jour 1 et on va travailler très, très fort pour rouvrir le marché le plus rapidement possible », a-t-elle indiqué en invitant les producteurs qui auraient des difficultés financières à utiliser les programmes existants d’assurance et de prêt. Dans l’immédiat, la ministre veut resserrer le système d’exportation de viande canadienne « pour être sûre qu’il ne soit pas compromis une nouvelle fois ».

Pour la professeure adjointe de sciences politiques à l’Université d’Ottawa Pascale Massot, il est difficile d’établir un lien direct entre l’affaire Huawei et la décision de la Chine, d’autant plus que le Canada a admis qu’il y avait eu un problème. « Il y a toujours des accrocs dans les relations entre pays, mais quand la relation en tant que telle va très, très mal, c’est toujours un petit peu plus délicat de résoudre des problèmes qui autrement se résoudraient peut-être plus facilement », a noté en entrevue celle qui a déjà été conseillère principale pour la Chine au sein du gouvernement Trudeau.

Le Québec est le plus gros producteur de porc au pays, selon des données de 2017 compilées par Canada porc international, l’agence qui fait la promotion des exportations canadiennes. La valeur du marché chinois se chiffre à 283 millions pour les éleveurs québécois, qui y vendent surtout leurs abats.

Trudeau cherchera des alliés au G20

Ottawa — Le premier ministre Justin Trudeau s’est envolé mercredi matin pour un grand sommet international au Japon, dans l’espoir de faire des progrès, ou du moins de trouver des alliés, dans un conflit sur plusieurs fronts avec la Chine.

Le sommet des dirigeants du G20 à Osaka arrive à un moment critique pour M. Trudeau, plusieurs mois avant les élections d’octobre et alors que le Canada continue de faire pression pour la libération de deux Canadiens en Chine — Michael Kovrig et Michael Spavor.

La Chine a arrêté les deux hommes, un ancien diplomate et un entrepreneur, quelques jours après que le Canada eut arrêté la directrice financière de la société de haute technologie Huawei, Meng Wanzhou, en décembre à Vancouver, en vertu d’un mandat d’extradition américain.

Alors que M. Trudeau était en chemin vers Osaka, les deux pays demeuraient bien campés sur leurs positions. Lors de la séance d’information quotidienne du ministère des Affaires étrangères en Chine, le porte-parole Geng Shuang a une fois de plus demandé au Canada de relâcher Mme Meng, qui a été libérée sous caution en attendant des procédures d’extradition, qui pourraient durer des années.

M. Geng a exhorté le Canada à prendre les inquiétudes de la Chine au sérieux et à libérer Mme Meng.



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