Élections fédérales: le vert, la couleur de la campagne?

Des segments d’oléoducs ont été livrés mardi dernier dans le village d’Edson, en Alberta.
Photo: Jason Franson La Presse canadienne Des segments d’oléoducs ont été livrés mardi dernier dans le village d’Edson, en Alberta.

Pour la première fois dans la récente histoire électorale canadienne, chacun des grands partis politiques a ressenti le besoin de dévoiler son programme environnemental avant même le déclenchement de l’élection. Une preuve, s’il en faut, que la montée en popularité du Parti vert exerce une pression réelle sur ses adversaires et que la question environnementale et climatique s’impose comme un enjeu incontournable de la bataille de cet automne.

La chef du Parti vert, Elizabeth May, a lancé le bal mi-mai en dévoilant « Mission possible », son plan d’action climatique. Le NPD lui a emboîté le pas deux semaines plus tard avec « Le courage d’agir », rendu public en grande pompe à Montréal. Et cette semaine, Andrew Scheer a rejoint la parade en lançant « Un vrai plan » que ses adversaires, railleurs, disaient avoir attendu 416 jours. Signe que l’environnement sera un sujet incontournable pendant la campagne électorale, le groupe Équiterre a en outre annoncé la tenue simultanée de 100 débats environnementaux à travers le pays le 7 octobre, à deux semaines du scrutin.

« Depuis 2015, la courbe de tendance témoignant de l’importance de l’environnement pour l’électorat a connu un bond significatif et l’environnement trône maintenant au sommet des enjeux nationaux dont se préoccupent les Canadiens », confirme au Devoir le sondeur Nik Nanos. « Cela explique que tous les partis cherchent désormais à courtiser les électeurs sur l’environnement. »

La firme de sondage Nanos soupèse de façon hebdomadaire les enjeux nationaux auxquels les Canadiens accordent le plus d’importance. Et l’environnement se classe bon premier, comme préoccupation principale de 21,8 % des répondants. Au second rang, les Canadiens se sont dits « incertains », à 15,7 %. Suivent l’économie et les emplois à 12,2 %, la santé à 10,2 %, et l’éducation à 4,4 %. La taille du déficit n’arrive qu’au 7e rang des préoccupations (4,1 %), suivies des pipelines et de l’énergie (4,0 %), de l’immigration (3,2 %) et des taxes élevées (3,1 %).

Sans surprise, c’est au Québec que les citoyens se préoccupent le plus de l’environnement, à 35,3 %. En Colombie-Britannique, c’est le souci premier de 22,4 % des répondants, tandis que dans le reste du Canada les chiffres sont sous la moyenne nationale : 18,0 % dans les Maritimes, 16,5 % en Ontario, 14,7 % dans les Prairies.

« Les Verts sont très bien positionnés au Québec », observe Nik Nanos, à quatre mois de l’élection. « Ils sont à un sommet historique dans les sondages, l’environnement y a le plus de chances d’être un enjeu d’importance, et les Québécois sont mécontents des libéraux et des néodémocrates – qui détiennent ensemble la grande majorité des sièges au Québec. »

La question de l’urne ?

Chez les libéraux, on aimerait que le sort de l’environnement s’impose comme la question de l’urne, même si on anticipe que d’autres sujets comme l’économie et les protections sociales feront partie du cocktail d’enjeux sur lesquels les électeurs baseront leur choix. Les libéraux pensent que l’environnement est un enjeu qui les sert, car il mobilise les jeunes, qui ont voté en plus grand nombre en 2015 et contribué à leur victoire.

Et bien que le PLC, le NPD, le Parti vert et le Bloc québécois se disputent cet enjeu, les libéraux ne craignent pas que cela éparpille le vote progressiste et pave la voie à la victoire du Parti conservateur. Au contraire, on pense que l’environnement forcera les Canadiens à voter stratégiquement pour bloquer le parti le moins « vert ».

Le Parti libéral compte en outre sur l’environnementaliste Steven Guilbault pour raviver la caution environnementaliste du parti écorchée par l’achat et l’approbation de l’expansion du pipeline Trans Mountain.

Dans le camp conservateur, cependant, on prédit que les libéraux auraient du mal à faire campagne sur leur bilan environnemental justement à cause de Trans Mountain . « M. Trudeau essaie de jouer sur les deux tableaux en même temps », critique un stratège.

« La montée du Parti vert ne nous nuit pas. On est plutôt contents, même », se réjouit-il. Le dernier sondage pancanadien de Nanos accorde au parti d’Elizabeth May 11 % d’appuis, contre 34 % pour les conservateurs, 30 % pour les libéraux et 17 % pour le NPD.

Or, si les libéraux estiment que les électeurs verts les appuieront pour bloquer les conservateurs, ce stratège pense au contraire que l’élection d’un deuxième député vert ce printemps change la donne. « Les gens insatisfaits de M. Trudeau sur le plan environnemental peuvent maintenant aller voter positivement pour un parti. »

Depuis 2015, la courbe de tendance témoignant de l’importance de l’environnement pour l’électorat a connu un bond significatif

Les conservateurs ne croient toutefois pas non plus que l’environnement sera la question de l’urne. « Il y a une grande crise du coût de la vie présentement. Et je crois que c’est l’enjeu qui est le plus susceptible de faire réfléchir les gens », prédit notre source. « On est un parti qui a toujours mis les questions économiques à l’avant-plan, mais on n’aura pas peur de parler de notre plan en environnement. »

Au NPD on espère en revanche que l’environnement devienne la question de l’urne, car on pense aussi qu’il offre l’occasion d’attaquer le Parti libéral à cause de Trans Mountain. Le parti craint-il les appels au vote stratégique ? « C’est la stratégie du Parti libéral depuis un petit bout de temps d’agiter l’épouvantail conservateur en disant “Vous êtes déçus, mais nous n’avez pas vraiment le choix. Vous devez voter pour nous. Vous êtres prisonniers, chers électeurs.” Moi, je ne pense pas que les électeurs vont vouloir être prisonniers », dit Alexandre Boulerice.

Le NPD pense pouvoir neutraliser le Bloc québécois en insistant sur le fait que l’environnement a besoin d’une action pancanadienne incompatible avec l’approche provincialiste du parti. Quant au Parti vert, M. Boulerice entend exploiter à fond sa promesse « un peu bizarre » de mettre fin aux importations de pétrole pour miser sur le pétrole canadien qu’il juge plus polluant.

Le Bloc entend d’ailleurs attaquer la formation d’Elizabeth May pour la même raison. « Les Verts veulent des votes dans l’Ouest », a supputé le chef Yves-François Blanchet cette semaine. « Le Parti vert ne passera pas très bien le test de l’analyse par les citoyens et les débats. »

Variantes stratégiques

L’enjeu environnemental et la menace verte n’ont pas le même poids pour tous les partis, note Nik Nanos. « Les conservateurs n’ont pas à s’inquiéter du Parti vert. Tout ce dont ils ont besoin, c’est d’un plan environnemental robuste qui obtient la note de passage, car ce n’est pas un enjeu qui leur fera gagner l’élection mais plutôt un enjeu défensif. » Il suffit, pour Andrew Scheer, de rassurer les électeurs en ayant l’air de se soucier de l’environnement.

Les jeux sont différents pour le Parti libéral et le NPD qui doivent au contraire avoir un solide plan pour le climat. « Parce que le Parti vert est le refuge des électeurs progressistes, s’ils veulent placer un vote de protestation contre les deux autres partis. »

Et le Parti vert mise justement sur cette stratégie. Le chef adjoint Daniel Green prévoit déjà que le prochain gouvernement risque d’être minoritaire, d’où l’importance de faire élire des Verts pour l’influencer. « Si c’est un gouvernement minoritaire conservateur, il est tout à fait possible que le Parti vert, le NPD et le Parti libéral, suite à une entente, proposent de faire un gouvernement de coalition », prédit-il. « Et si c’est un gouvernement libéral minoritaire et que les libéraux veulent garder le pouvoir, ils vont avoir besoin de l’appui du Parti vert pour le conserver. »