Rencontre Trudeau-Trump: analyse des enjeux

«On sent qu’il y a une sorte de bloc canado-américain contre la Chine et que cet impératif stratégique oblige M.Trump et M.Trudeau à bien s’entendre», remarque Frédérick Gagnon, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand.
Photo: Evan Vucci Associated Press «On sent qu’il y a une sorte de bloc canado-américain contre la Chine et que cet impératif stratégique oblige M.Trump et M.Trudeau à bien s’entendre», remarque Frédérick Gagnon, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand.

Frédérick Gagnon, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand, directeur de l’Observatoire sur les États-Unis et professeur au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal, commente la rencontre tenue jeudi entre Justin Trudeau et Donald Trump.

Que retient-on de la rencontre entre Justin Trudeau et Donald Trump ?

Il y a deux enjeux que M. Trudeau voulait aborder avec le président. On a une crise diplomatique importante dans le dossier des deux Canadiens qui ont été faits prisonniers en Chine après que Mme Meng Wanzhou eut été arrêtée au Canada. M. Trudeau tente peut-être d’utiliser son allié américain pour rétablir les ponts diplomatiques avec les dirigeants chinois à la rencontre du G20 la semaine prochaine. L’autre dossier est évidemment la ratification de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), qui n’a toujours pas été faite au Canada et aux États-Unis. On sait que les démocrates et la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, résistent un peu à l’idée de voter sur le nouvel ALENA pour l’instant.

L’entente sera-t-elle approuvée malgré les réserves des démocrates en matière de normes du travail et d’environnement ?

Peut-être que le président Trump sera obligé de faire des concessions dans ces domaines. Pour Mme Pelosi, cela peut-être tentant de ne pas lâcher prise sur ces dossiers et, d’un point de vue politique, elle ne veut pas nécessairement donner l’ACEUM à M. Trump, parce qu’il pourrait dire par la suite que c’est une grande victoire de son premier mandat. Cela pourrait l’aider en vue de sa réélection en 2020. Pour l’instant, j’ai l’impression que Mme Pelosi veut retarder le processus pour des raisons politiques. Peut-être que cela peut se régler, mais elle a été assez intraitable sur ces deux dossiers jusqu’à présent.

Donald Trump a déclaré que la relation entre le Canada et les États-Unis était l’« alliance la plus forte au monde ». Est-ce la fin des conflits commerciaux entre les deux pays ?

Avec M. Trump, on ne sait jamais. Ce qu’il a en tête en ce moment, c’est la concurrence avec la Chine. Le Canada et les États-Unis seront peut-être tentés de faire front commun dans ce dossier, en raison de plusieurs enjeux importants, dont l’arrestation de Meng Wanzhou, la réplique chinoise avec l’arrestation de deux Canadiens là-bas, la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, et la Chine qui va de ses propres salves à l’égard du Canada en réduisant les importations canadiennes de canola et de porc. On sent qu’il y a une sorte de bloc canado-américain contre la Chine et que cet impératif stratégique oblige M. Trump et M. Trudeau à bien s’entendre.

M. Trump a déclaré qu’il aborderait la question des deux Canadiens incarcérés en Chine avec le président Xi Jinping. Pensez-vous que son intervention fera avancer le dossier ?

C’est difficile à dire. L’affaire Meng Wanzhou est une histoire parmi tant d’autres. Je pense bien que Donald Trump abordera la question avec Xi Jinping lors de sa rencontre avec les dirigeants chinois, mais je n’ai pas l’impression qu’ils vont plier l’échine, à moins que les États-Unis et le Canada fassent des concessions importantes. Les demandes chinoises ont été que le Canada libère Mme Wanzhou. Au Canada, on ne veut pas le faire, en disant que ce ne sont pas les politiques et les relations internationales qui doivent primer la justice. Les débats qui ont lieu aux États-Unis entre les juristes et les experts du droit constitutionnel américain disent que le président américain pourrait intervenir dans le dossier en demandant au département de la Justice de laisser tomber les accusations contre Mme Wanzhou. Ce serait un précédent, et je pense que le président Trump serait critiqué pour cela.