Inflation verbale ou définition élargie?

Lorelei Williams (au centre), cousine de Tanya Holyk, assassinée par le meurtrier en série Robert Pickton, essuie ses larmes après avoir écouté depuis Vancouver le reportage sur le dépôt du rapport de l’enquête sur les femmes autochtones.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Lorelei Williams (au centre), cousine de Tanya Holyk, assassinée par le meurtrier en série Robert Pickton, essuie ses larmes après avoir écouté depuis Vancouver le reportage sur le dépôt du rapport de l’enquête sur les femmes autochtones.

Il est temps, peut-on lire dans une explication juridique publiée en marge de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, « de regarder la réalité en face : les politiques, actions et inactions coloniales passées et actuelles du Canada à l’égard des peuples autochtones constituent un génocide, lequel, conformément au droit liant le Canada, exige l’imputabilité ». L’Enquête affirme que « les structures et les politiques coloniales persistent aujourd’hui au Canada et qu’elles constituent l’une des causes profondes de la violence ».

Pour certains critiques, cette vision plus large des causes du drame qui touche les femmes décentre la portée du rapport qui leur est consacré en le propulsant dans un procès qui concerne toute l’histoire coloniale du pays. De fait, l’usage même du terme « génocide » est remis en cause.

Mais de l’avis même du rapport, l’Enquête nationale « ne prétend pas démontrer pleinement tous les éléments de la politique génocidaire », faute d’avoir entendu « l’ensemble de la preuve ». Mais elle penche néanmoins de ce côté, au point de ne pas se refuser un usage abondant du terme, tout en répétant que « la détermination formelle de la responsabilité pour génocide doit être déterminée par des organes judiciaires ».

Un abus de langage ?

Est-ce donc un abus de langage ou encore le fait d’une inflation verbale que d’user ainsi du terme « génocide » ?

Oui, dit l’ancien militaire Roméo Dallaire. À l’occasion d’un colloque organisé lundi par l’Institut d’études sur le génocide et les droits humains à l’Université Concordia, l’ancien commandant de la Mission des Nations unies au Rwanda a dénoncé cet usage du mot génocide. À son sens, la condition des femmes autochtones ne tient pas à l’effet d’un génocide, puisqu’il n’y a pas eu de volonté formelle de détruire un groupe humain au nom de leur caractère ethnique. L’ancien militaire n’en dénonce pas moins la condition faite aux Autochtones au Canada.

Sa définition, fondée sur une idée de la destruction physique d’un peuple, est partagée par l’historienne Deborah Lipstadt, professeure en études juives à l’Université Emory. Sans vouloir se prononcer sur la condition historique des Autochtones du Canada, mais tout en étant au fait de leur réalité, l’historienne affirme au Devoir qu’« il doit y avoir une volonté de destruction intentionnelle, une volonté d’éradiquer » pour parler de génocide. « Il faut consulter les documents, écouter les peuples concernés, analyser les décisions gouvernementales ». Le génocide, dit-elle, conduit à une destruction physique ou, à tout le moins, à une tentative de destruction.

Pour l’historien Pierre Anctil de l’Université d’Ottawa, spécialiste de l’histoire juive, l’usage du mot « génocide » en ce cas est étonnant. « Un crime contre un peuple est annoncé et planifié ». Il ne saurait être « le fait d’une série de gestes individuels, qui ne sont pas coordonnés. Je ne pense pas que ça corresponde aux sévices subis par les femmes autochtones. Je ne crois pas que ce soit concerté. Mais c’est par ailleurs une tendance de parler de génocide culturel. Dans ce cas, on rend difficile, voire impossible, la perpétuation d’une culture. Ce peut être une autre forme de génocide ».

Les mésusages

Dans Génocides, usages et mésusages d’un concept (CNRS éditions), un livre qui vient de paraître, l’historien des idées Bernard Bruneteau met en garde contre l’utilisation du terme dans une spirale inflationniste. Cette escalade rhétorique s’inscrit désormais « dans le registre émotionnel et le désir de souffrir par comparaison ».

Il existe des cas de génocides, selon la définition de 1948 des Nations unies, qui sont consacrés par l’alignement de la mémoire du groupe victime, de l’histoire scientifique de l’événement et du droit : le génocide des juifs européens (1941-1945), des Tutsis du Rwanda (1994), des musulmans bosniaques de Srebrenica (juillet 1995), des Khmers rouges à l’encontre des minorités Chams et vietnamiennes (1975-1979). Il existe aussi d’autres cas « en attente de pleine reconnaissance et à ce titre parfois contestés ou relativisés », dit l’historien Bruneteau. Par exemple, l’Arménie (1915-1916), l’Ukraine (1932-1933) ou le Cambodge (1975-1979).

Mais on trouve aussi désormais des cas où « le droit et l’histoire sont en retrait d’une mémoire sociale souvent militante qui entend sensibiliser le monde à la réalité d’un préjudice passé ». Des demandes de reconnaissance pourront sur cette base se multiplier, dit-il, par une extension de l’idée de génocide, « notamment chez les descendants des peuples indigènes victimes de la destruction de leur environnement (aborigènes d’Australie, Maya Achis du Guatemala, Yanomanis d’Amazonie, Achés du Paraguay…), chez les porte-parole autoproclamés des minorités ethniques opprimées aux quatre coins de la planète et chez les descendants de tous les groupes se percevant comme victimes de l’histoire ». En d’autres termes se profile un divorce entre la définition juridique du génocide et la réalité qu’elle est censée résumer, affirme Bernard Bruneteau.