Querelle électorale sur la lutte contre les déficits

Les conservateurs d’Andrew Scheer promettent maintenant d’éliminer le déficit budgétaire en cinq ans s’ils sont élus en octobre.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Les conservateurs d’Andrew Scheer promettent maintenant d’éliminer le déficit budgétaire en cinq ans s’ils sont élus en octobre.

Les conservateurs ont beau avoir démonisé les déficits engendrés par les libéraux de Justin Trudeau depuis trois ans, leur chef Andrew Scheer en affichera malgré tout plus longtemps que prévu. Car un gouvernement conservateur renouera finalement avec l’équilibre budgétaire en cinq ans, plutôt qu’en deux ans comme promis. Andrew Scheer se défend en martelant que c’est la faute de Justin Trudeau.

Le retour de déficits au fédéral avait suscité moult débats lors de la campagne électorale de 2015. Et le sujet promettait d’en alimenter à nouveau, cet automne. Les libéraux n’ont pas encore fixé de date de retour à l’encre noire. Les conservateurs le leur reprochent quotidiennement. Les troupes de Justin Trudeau rétorquent à chaque occasion que, s’il est élu en octobre, un gouvernement conservateur sabrera les dépenses publiques pour atteindre l’équilibre budgétaire à tout prix.

Or, Andrew Scheer a revu son échéancier vendredi. « Même les scénarios les plus optimistes ne prévoient pas que les libéraux équilibreront le budget avant 20 ans », a fait valoir le chef conservateur, lors d’un discours devant le Canadian Club de Vancouver. « Nous allons équilibrer le budget quatre fois plus vite », a-t-il annoncé. Une promesse qui le mène au-delà d’un premier mandat.

Promesses électorales

M. Scheer avait promis l’équilibre budgétaire en deux ans lors de la course à la chefferie du Parti conservateur en 2017. Or, depuis, le gouvernement libéral a décaissé près de 80 milliards en nouvelles dépenses, argue-t-il pour expliquer son changement de cap. « Cela a rendu impossible pour quiconque d’équilibrer le budget immédiatement et de façon responsable », a-t-il plaidé.

Ces dépenses semblent cependant financées par de nouveaux revenus, selon les documents budgétaires du gouvernement. Et les déficits prévus sont moins importants que ceux qui étaient budgétés en 2017, lorsque M. Scheer a fait sa promesse (19,8 milliards pour l’année en cours selon le budget 2019, contre un déficit prévu de 23,4 milliards pour 2019-2020 dans le budget 2017).

La réplique libérale n’a pas tardé. « Il change encore sa promesse aujourd’hui. Il improvise son plan pour l’économie. Il n’a pas de plan crédible », a lancé le ministre des Finances, Bill Morneau, à l’endroit d’Andrew Scheer.

Même les scénarios les plus optimistes ne prévoient pas que les libéraux équilibreront le budget avant 20 ans.

Les troupes de Justin Trudeau préparaient déjà le terrain électoral depuis plusieurs mois, en affirmant qu’un gouvernement Scheer ferait d’importantes compressions comme le gouvernement Stephen Harper l’avait fait avant lui. L’élection de Doug Ford en Ontario leur a fourni de nouvelles munitions, le premier ministre progressiste-conservateur ayant procédé à d’importantes compressions.

Des ministres libéraux avaient pris le micro dès le lendemain du dépôt du budget Ford, mi-avril, en le qualifiant de « cruel ». « C’est typique des gouvernements conservateurs. Le gouvernement Ford a présenté un budget de coupes, coupes, coupes. Il est évident qu’Andrew Scheer adopterait exactement la même tactique », scandait la ministre de l’Emploi, Patty Hajdu.

Les libéraux prédisaient que les conservateurs auraient à retrancher 55 milliards sur cinq ans pour retrouver l’équilibre budgétaire en deux ans. « Il va faire des compressions. Ils vont causer du tort aux gens », plaidait le ministre Morneau encore la semaine dernière.

Dans ce contexte, le report d’horizon pour l’équilibre budgétaire est une « sage décision », selon l’ex-stratège conservatrice Rachel Curran. « C’est bénéfique, d’un point de vue stratégique, de dire qu’il n’y aura pas de grosses compressions dans la première ou la seconde année d’un mandat », explique la présidente de la firme de lobbying Wellington Advocacy. « Je ne m’attends pas à ce que les libéraux cessent de marteler ce message pour autant. C’est un message efficace, de faire peur aux gens en leur faisant croire qu’il y aura d’importantes réductions de programmes sous un gouvernement conservateur. Mais ça aide les conservateurs d’avoir une réplique. »

Les libéraux n’ont pas pour autant l’intention de reculer. Andrew Scheer vient de confirmer, selon eux, qu’il n’y a rien de dramatique à afficher des déficits puisqu’il en accusera à son tour s’il est élu. Le contraste libéral-conservateur en la matière ne tient donc plus. « On est dans les teintes de gris, plutôt que dans le noir et blanc », fait valoir une source libérale.

L’adéquation entre Andrew Scheer et Doug Ford tient en outre toujours, de l’avis des libéraux, car M. Ford avait promis des compressions modestes qui se sont néanmoins traduites par des réductions de programmes et de services sociaux. « Ces coupes tranquilles entraînent quand même des coupes de services importantes qui ont des effets réels sur la vie des gens », insiste ce stratège libéral.

Tirés vers le bas par Doug Ford

À quelques mois de l’élection fédérale, Luc Fortin, de la firme de sondage Mainstreet, note que l’impopularité de Doug Ford et de ses compressions pourrait entraîner les conservateurs fédéraux vers le bas. « Historiquement, en Ontario, les gens associent beaucoup plus qu’au Québec les partis provincial et fédéral de même couleur. »

Or, les progressistes-conservateurs de Doug Ford sont en chute dans les sondages. Le dernier coup de sonde Mainstreet, publié jeudi, les place troisièmes, à 22 %, derrière les libéraux à 40 % et les néodémocrates à 24 %. Et Doug Ford récolte 73 % d’avis défavorables à son endroit — un résultat pire que le score de 59 % qu’avait réalisé l’ex-première ministre libérale Kathleen Wynne avant de perdre son élection l’an dernier.

« Chez Mainstreet, on n’a jamais vu un premier ministre en fonction avoir autant d’opinions défavorables. Et rapidement, en plus, après seulement un an », observe M. Fortin. La firme Ipsos place les partis à égalité, avec les libéraux à 32 %, les troupes de Doug Ford à 30 % et les néodémocrates à 29 %.

L’entourage d’Andrew Scheer assure que sa révision budgétaire ne découle pas des problèmes du collègue ontarien. Les conservateurs fédéraux s’attendaient depuis longtemps à être accusés de préparer des compressions. « On est tout aussi décidés à équilibrer le budget. Mais il faut le faire de façon responsable », martèle-t-on.

Rachel Curran estime qu’à l’approche de la campagne électorale, les stratèges d’Andrew Scheer ont décortiqué plus attentivement les chiffres et réalisé que la promesse de 2017 n’était pas réaliste et qu’elle entraînerait des compressions trop draconiennes et impopulaires.

Reste que le rajustement s’est fait à cinq mois de l’élection fédérale… et avant de passer des semaines à être accusés de préparer un régime d’austérité en pleine campagne électorale.

1 commentaire
  • Pierre Beaulieu - Abonné 25 mai 2019 14 h 59

    L'équilibre à tout prix

    L'équilibre financier à tout prix n'est qu'une nouvelle religion insensée: ce n'est même pas une priorité. La priorité est de s'occuper de son bien, son bien intellectuel ou physique. Quelle ânerie que de couper sur les dépenses essentielles, comme celles du domaine de l'éducation ou de la santé.
    Les derniers gouvernements libéraux québécois l'ont démontré et le Québec peine à se rattraper depuis, malgré d'important surplus.
    La religion dans cette optique, c'est de favoriser la richesse de l'individu aux dépens de la société. La stratégie des gens de droite consiste à ce que le bien-être de l'individu est réservé à celui qui dispose de richesses et que celui de situation plus modeste doive dépendre de la générosité du plus riche. La force du Québec est évidente lorsque l'État s'applique à redistribuer la richesse de façon équitable sous forme de services gratuits ou accessibles à toutes les classes de la société.
    Toujours dans la même optique, certains communicateurs incompétents déploreront que le Québec soit moins riche que son voisin ontarien, alors que le point de comparaison doit être le seul qui compte, la qualité de vie relative.
    Généralement, les gens sont peut-être légèrement moins riches que dans le ROC, mais généralement, ils vivent mieux.