Ottawa met des limites aux boissons sucrées alcoolisées

Un contenant de boisson sucrée alcoolisée devra contenir une dose d’alcool maximale équivalant à une consommation et demie.
Photo: Elaine Thompson La Presse canadienne Un contenant de boisson sucrée alcoolisée devra contenir une dose d’alcool maximale équivalant à une consommation et demie.

Elle est terminée, l’époque des boissons alcoolisées très sucrées vendues dans des formats individuels démesurés. Ottawa impose dès maintenant une réglementation limitant la quantité d’alcool par contenant, question que les consommateurs aient une meilleure idée du potentiel intoxiquant de ce qu’ils ingurgitent.

Désormais, un contenant de ce genre de boisson pourra contenir une dose d’alcool représentant au maximum une consommation et demie. Plus un contenant sera volumineux, plus le taux d’alcool du liquide devra être bas. Ainsi, pour un contenant de 355 ml, la boisson sucrée pourra être alcoolisée à 7,2 %, mais à 473 ml, elle sera limitée à 5,4 % d’alcool, et à 710 ml, elle ne pourra être que de 3,6 %.

Déjà en 2018, le gouvernement québécois avait interdit la vente en dépanneurs et épiceries de boissons très sucrées dont le taux d’alcool dépasse 7 %. Ces produits étaient désormais confinés à la SAQ. Mais le problème demeurait aux yeux des responsables de santé publique puisque les volumes par contenant individuel n’étaient pas plafonnés. Un consommateur pouvait donc encore boire une très grande quantité d’alcool parce que sa cannette « individuelle » était très volumineuse.

La ministre fédérale de la Santé, Ginette Petitpas-Taylor, indique d’ailleurs dans son communiqué de presse que la mesure vise à éviter « la surconsommation non intentionnelle d’alcool ».

Les gouvernements ont dans leur ligne de mire les boissons alcoolisées très sucrées depuis le décès par noyade l’an dernier d’Athena Gervais, 14 ans. La jeune fille avait bu en une demi-heure près de trois cannettes de 568 ml de la boisson FCKD UP, alcoolisée à 11,9 %, soit l’équivalent de 12 verres de vin. Le coroner avait conclu que son décès était lié à la consommation excessive de cette boisson.

Le fabricant de FCKD UP, le Groupe Geloso, a cessé d’en produire. La boisson concurrente Four Loko a aussi été retirée des tablettes. Mais d’autres produits similaires subsistent, tels que le québécois Beach Day Every Day. Il était vendu en format de 473 ml avec un taux d’alcool à 6,5 %. L’industrie ayant été informée à l’avance de la réglementation imminente, le produit version 2019 de même format contient 5,4 % d’alcool.

Pas suffisant, selon Éduc’alcool

Éduc’alcool ne se réjouit pas pour autant de cette réglementation. Son directeur général, Hubert Sacy, dénonce avec virulence qu’Ottawa ait plafonné la quantité d’alcool d’un contenant à une portion et demie plutôt qu’à une portion. (Les pourcentages d’alcool permis auraient alors été de 4,8 %, 3,6 %, 3 % et 2,4 % respectivement pour les quatre volumes prévus.) Selon lui, cela est contre-intuitif et amènera encore trop de personnes à boire excessivement.

« Athena Gervais a bu [l’équivalent de] 12 verres d’alcool. Pensez-vous qu’elle aurait bu 12 cannettes ? Elle aurait réalisé que ça n’a pas de sens, ce qu’elle faisait. C’est aussi simple que ça. Les gens ne réalisent pas ce qu’ils boivent [avec ces boissons] et quand ils le réalisent, il est déjà trop tard. »

M. Sacy rappelle que ces boissons diffèrent des boissons « franches » (vin, gin, vodka, etc.) par leur forte teneur en sucre et en caféine naturelle qui masque le goût et l’effet de l’alcool. En outre, comme les contenants ne sont pas refermables, ils renforcent l’impression qu’il faut les boire en entier.

L’Association pour la santé publique du Québec partage la préoccupation d’Éduc’alcool, mais se réjouit quand même du changement apporté par Ottawa. « Je salue la décision du gouvernement de réduire la teneur en alcool. C’était nécessaire, explique son analyste Marianne Dessureault. Mais on espère que ce n’est que la première étape d’un plus long cheminement. »

L’Association réclame que le gouvernement limite aussi la teneur en sucre de ces boissons à 5 %. « Ça peut atteindre facilement 10 % », dit Mme Dessureault.

L’Association voudrait aussi qu’il soit interdit de mélanger l’alcool avec de la caféine naturelle, le guarana. Seuls les mélanges d’alcool et de boissons énergisantes à base de caféine traditionnelle sont interdits. Enfin, l’Association demande qu’on réglemente l’étiquetage de ces produits, pour l’heure très attrayants auprès des jeunes avec leurs couleurs criardes. Le gouvernement du Québec a lancé une consultation à ce sujet qui devrait prendre fin en 2020.

Le père d’Athena, Alain Gervais, est heureux du changement. « C’est un pas de géant qui est fait, dit-il au Devoir. Ma fille [chaque cannette] qu’elle a bue, ça contenait quatre verres. Il y a un bon bout de chemin de fait. »

Ottawa avait dévoilé son projet de règlement en décembre et avait invité les groupes à le commenter. Éduc’alcool déplore que le texte n’ait pas changé d’un iota.

« Cela a été une mascarade de consultation, car ils n’ont absolument rien écouté de ce qui a été dit », dit M. Sacy.