La facture de la débâcle Phénix continue de monter

240 000 dossiers de fonctionnaires fédéraux attendent toujours d’être réglés.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne 240 000 dossiers de fonctionnaires fédéraux attendent toujours d’être réglés.

Il faudra 2,6 milliards de dollars pour stabiliser le système de paie fédéral Phénix, qui vit des ratés depuis sa mise en oeuvre. Le gouvernement devra ensuite débourser encore 57 millions pour le remplacer. Et à terme, la nouvelle génération de gestion de paie des fonctionnaires risque de coûter encore plus cher que les 105 millions annuels prédits par le directeur parlementaire du budget, en raison de l’énorme complexité du régime de paie fédéral.

La débâcle du système Phénix est telle que son remplaçant ne pourra probablement pas être instauré avant 2023, prévient un rapport du directeur parlementaire du budget (DPB), Yves Giroux. « Vous ne pouvez pas simplement passer à un nouveau système, explique-t-il en point de presse. Même si le gouvernement avait déjà une solution en main, il ne peut pas faire la transition immédiatement, car ce serait une tonne de données erronées et inutiles qui seraient transférées dans un nouveau système. Donc, vous devez absolument réparer le système pour vous assurer que les données sont fiables et justes. Et c’est ce qui coûte cher. »

Le Sénat avait estimé l’été dernier que le système Phénix coûterait tout compte fait 2,2 milliards de dollars. Le rapport du DPB parle maintenant de 2,6 milliards, en citant une évaluation du contrôleur général du Canada. Un chiffre que le Conseil du Trésor a qualifié de simple estimé jeudi. En date du budget de cet hiver, le gouvernement avait consacré 1,5 milliard pour régler les problèmes.

Yves Giroux prédit en outre que le fédéral déboursera 57 millions de dollars, entre 2018 et 2024, pour acheter un nouveau système de paie et former le personnel nécessaire pour le faire fonctionner. Une fois sa mise en oeuvre terminée, en 2023, son exploitation coûterait autour de 105 millions par année.

Mais cette évaluation ne tient pas compte des retards ou des complications possibles lors de son implantation, ni de la très grande possibilité que le programme informatique coûte plus cher que prévu. Car le système devra être personnalisé pour pouvoir gérer le système de paie fédéral, qui est extrêmement complexe.

En 2006, le gouvernement recensait 80 000 règles de paie différentes. Le Conseil du Trésor n’a pas su préciser au DPB le chiffre en date d’aujourd’hui. « La complexité du système de paie fédéral, les conditions relatives à l’approvisionnement pour l’acquisition d’un logiciel important ainsi que l’expérience de Phénix sont autant d’éléments indiquant qu’il s’agit d’un projet à risque élevé », note le rapport du DPB.

La fonction publique fédérale compte entre 275 000 et 300 000 employés, répartis en une multitude de catégories aux échelons salariaux différents et pouvant profiter de toutes sortes de primes. Les fonctionnaires travaillent en outre dans 13 provinces et territoires, où les prélèvements à la source ne sont pas les mêmes.

M. Giroux rapporte « certaines règles un peu étranges ». « La rémunération d’intérim dans certains emplois peut s’appliquer lorsqu’un employé remplace un supérieur pour des périodes très courtes — on peut parler de trois jours, d’une journée, on a mentionné certains cas où ça pourrait être 15 minutes », relate le DPB. « Peu importe la solution qu’on va adopter, il est fort probable qu’il y ait besoin de personnaliser ou d’adapter un logiciel ou une solution informatique de paie pour tenir compte de la complexité du système de paie fédéral. Et c’est ce qui risque d’ajouter des coûts au système estimé. » Car la licence du logiciel sera plus dispendieuse chaque année.

Le DPB ne chiffre toutefois pas la facture potentielle, car le secteur privé a refusé de la lui fournir en invoquant le secret commercial.

Garder Phénix ?

Le directeur parlementaire du budget estime néanmoins qu’à terme, un nouveau système de paie fédéral devrait coûter moins cher que Phénix ou son prédécesseur. « Il est possible de réaliser des économies relativement au traitement de la paie dans la mesure où l’on choisit le bon logiciel et que sa mise en oeuvre est bien exécutée. » Mais M. Giroux n’a pas comparé les coûts annuels d’exploitation d’un nouveau système à ceux que représenterait Phénix si le gouvernement décidait de conserver le système une fois réparé.

La présidente du Conseil du Trésor, Joyce Murray, a de toute façon d’entrée de jeu rejeté cette idée. Le gouvernement libéral annonçait l’an dernier qu’il suppléerait Phénix. « Nous allons oeuvrer à remplacer Phénix, car le système ne fonctionne pas bien et nos fonctionnaires en paient le prix », a argué Mme Murray.

Elle espère tester des projets-pilotes d’ici la fin de l’année. Les fournisseurs potentiels auraient assuré que leurs programmes sauront gérer la complexité des paies fédérales, mais M. Murray n’a pas précisé si cela engendrerait des coûts supplémentaires comme le prévient le DPB. « Nous aurons un budget qui répond aux fonctionnalités nécessaires pour que le système fonctionne, plutôt que de couper dans les fonctionnalités offertes afin de répondre à un plus petit budget arbitraire », a-t-elle fait valoir.

L’Alliance de la fonction publique du Canada déplore le fait que 240 000 dossiers de fonctionnaires attendent toujours d’être réglés et que 270 000 fonctionnaires ont directement été touchés par les problèmes de Phénix. « Chaque jour, nos membres dévoués d’un bout à l’autre du pays sont confrontés à de nouveaux problèmes de rémunération, a déploré le président national du syndicat, Chris Aylward. Il est donc primordial que le gouvernement continue d’investir pour corriger ces problèmes afin de prévenir de nouveaux cas et de régler les 240 000 dossiers en attente. »

Tour à tour, les partis d’opposition ont accusé les libéraux de trop tarder à réparer le système Phénix et à lui trouver un remplaçant.