Le Québec entre sécularisation et diversité spirituelle

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
«L’Occident a beaucoup de difficulté à comprendre l’expression collective et publique de la religion, comme le port d’un signe religieux ou les proscriptions alimentaires», remarque la professeure Catherine Foisy.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «L’Occident a beaucoup de difficulté à comprendre l’expression collective et publique de la religion, comme le port d’un signe religieux ou les proscriptions alimentaires», remarque la professeure Catherine Foisy.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La pluralité ethnoreligieuse dans un État québécois en processus de laïcisation largement avancé introduit de nouvelles formes d’expression de la spiritualité. À la croisée de plusieurs aires géographiques et culturelles, la province fait désormais figure de laboratoire pour l’analyse du religieux.

Le projet de loi 21 sur la laïcité de l’État a vraisemblablement remis la question religieuse au centre de l’actualité politique. « Malgré la sécularisation, le sentiment religieux n’a pas pour autant disparu au Québec », note le directeur du Centre d’études du religieux contemporain et titulaire de la Chaire de recherche Droit, religion et laïcité de l’Université de Sherbrooke, David Koussens. Il ajoute que l’affirmation de ce sentiment se diversifie et qu’elle se manifeste de manière plus individualisée que collective, comme lors d’une séance de yoga.

Pour Catherine Foisy, professeure au Département de sciences des religions de l’UQAM, le religieux s’est dégagé de sa structure instituée, entre l’expérience spirituelle bien présente hors des « religions patentées » et les mouvements de développement personnel. C’est désormais le sens et la finalité de l’agir qui prévalent, plutôt qu’une pratique soutenue du culte. L’expression religieuse dans sa stricte définition « est généralement interprétée comme un retour dans le passé qui contrecarre le mouvement de sécularisation », ajoute David Koussens.

Mais le Québec ne déroge pas aux tendances observées en Occident. Il connaît les mêmes enjeux et défis, tels que l’immigration et le vivre-ensemble, notamment. Ce qui le distingue dans l’étude du fait religieux est son statut de « petite société » confrontée à une survie linguistique sur un vaste territoire.

À travers la lorgnette du christianisme

« Le Québec est un microcosme », fait valoir Catherine Foisy. La rencontre de la tradition parlementaire britannique et du droit civil français au sein d’un même système juridique et son exception française en Amérique du Nord, entre autres, renvoient à son caractère biculturel.

« On a tendance à faire des amalgames entre laïcité et identité nationale, affirme la professeure. L’Occident a beaucoup de difficulté à comprendre l’expression collective et publique de la religion, comme le port d’un signe religieux ou les proscriptions alimentaires. »

En 2011, selon l’Enquête nationale auprès des ménages, 82,2 % de la population québécoise se réclame de confession chrétienne et 12,1 % se dit « sans religion ». Six ans plus tard, en 2017, un sondage réalisé par la firme CROP révèle que 62 % des Québécois affirment « croire en Dieu », tandis que 43 % considèrent leurs croyances religieuses comme « importantes ». Dans la province, donc, le religieux tous azimuts est envisagé à travers la lorgnette du christianisme, dont la lecture demeure très individualisée. Une réalité qui participe aux défis de la société occidentale dans l’étude des religions, selon les professeurs.

Alors que le discours religieux se dresse en porte à faux avec les valeurs hédonistes contemporaines, il peut être difficile de comprendre les rapports plus orthodoxes entretenus avec la religion, rappelle David Koussens. « Les individus ont réinterprété et réaménagé leur spiritualité selon leurs propres besoins et réalités quotidiennes. »

« On réfléchit la religion à travers ce qu’on a connu de plus proche, une expérience dont on a conservé une mémoire traumatique, ajoute Catherine Foisy. Dans l’imaginaire collectif, il y a l’avant et l’après-1960. »

Bien contemporaine, la religion

La pratique religieuse ne peut être appréhendée en bloc, elle doit plutôt être saisie dans toute sa complexité. Il s’avère ainsi essentiel de sensibiliser les citoyens à la légitimité des autres systèmes de croyances, croit David Koussens. « Si on veut bien comprendre le fait religieux, il ne faut pas s’en saisir à partir d’une illusion d’irrationalité et d’archaïsme, prévient-il. La religion est un phénomène bien contemporain, qui détermine les individus. »

En 2010, le Pew Research Center, institut américain de recherche indépendant, constatait que 84 % de la population mondiale se déclarait membre de l’une des cinq grandes confessions : le bouddhisme, le christianisme, l’hindouisme, l’islam et le judaïsme. « La religion, estime Catherine Foisy, n’est pas une réalité fossilisée. »

En l’occurrence, les deux professeurs sont d’avis que le cours Éthique et culture religieuse ne devrait pas être soustrait du cursus scolaire comme plusieurs l’ont requis dans la foulée du dépôt du projet de loi sur la laïcité de l’État. « Comment peut-on penser à retirer ce cours alors qu’il y a énormément de méconnaissance des phénomènes religieux, dénonce Catherine Foisy. C’est la même chose que de dire qu’on ne parlera pas de sexualité aux enfants. Il faut réévaluer l’acquisition de ces compétences avec tous les acteurs du milieu. »

Sans ces acquis, il devient beaucoup plus facile de se laisser berner par des discours radicaux, autant haineux que religieux, selon elle.

Mais comment étudier le phénomène religieux dans le contexte actuel, alors que la majorité de la population active a baigné dans un Québec sécularisé, qui aujourd’hui se diversifie ? David Koussens croit qu’il faut doter les professionnels d’outils afin d’assurer la gestion de la diversité religieuse dans leur pratique quotidienne. « L’Université de Sherbrooke offre des formations aux infirmières, médecins ou professeurs afin de leur permettre d’accompagner les personnes religieuses, peu importe leur croyance. »