L’Alberta pose ses exigences au Canada et au Québec

Jason Kenney n’avait pas perdu de temps mardi soir pour donner le ton des prochaines années au sein de la fédération canadienne.
Photo: Jeff McIntosh La Presse canadienne Jason Kenney n’avait pas perdu de temps mardi soir pour donner le ton des prochaines années au sein de la fédération canadienne.

Jason Kenney n’a pas l’intention de baisser le ton face à Québec et à Ottawa. À peine élu à la tête de l’Alberta, le premier ministre désigné met en garde François Legault et Justin Trudeau sur le fait qu’il exigera la construction d’un oléoduc. Mais le premier a rejeté ces remontrances du revers de la main tandis que le second les a simplement ignorées.

Jason Kenney n’avait pas perdu de temps mardi soir pour donner le ton des prochaines années au sein de la fédération canadienne. « Ce soir, nous envoyons un message à nos concitoyens. […] Nous avons élu un gouvernement qui va réclamer et obtenir un sort équitable pour l’Alberta au sein de ce grand pays. » Son Parti conservateur uni venait de décrocher un gouvernement majoritaire, avec 63 sièges (55 % du vote), contre 24 élus pour le NPD (32 % des voix) de Rachel Notley.

Au lendemain de sa victoire, Jason Kenney a prévenu que son premier projet de loi révoquerait la taxe carbone de sa prédécesseure. L’Alberta contestera ensuite celle du fédéral, de concert avec quatre autres provinces, tout en exigeant que ses ressources naturelles puissent être exportées sur la côte ouest — malgré l’opposition de la Colombie-Britannique — ou vers l’est — nonobstant le refus du Québec.

Les champs de bataille sont donc ciblés. « Tout comme pour la Colombie-Britannique et le Québec, nous amorcerons notre relation [avec Ottawa] sur la voie diplomatique et nous tenterons de trouver un terrain d’entente », a fait valoir Jason Kenney, en point de presse mercredi. « Nous espérons ne pas avoir à prendre des mesures plus fermes pour défendre les intérêts économiques de l’Alberta. Mais je crois que le premier ministre Trudeau sait que si notre énergie ne parvient pas à avoir d’accès côtiers, ce nouveau gouvernement défendra vigoureusement l’Alberta », a-t-il prévenu, en guise de mise en garde à peine voilée.

Le premier ministre canadien a cependant pris soin d’éviter de commenter la victoire de son nouveau rival. Les deux hommes se sont parlé au téléphone. Mais Justin Trudeau n’a pas rencontré les médias, malgré deux événements en matinée. Par voie de communiqué, il a félicité M. Kenney et promis de collaborer pour s’attaquer notamment aux changements climatiques. Même sa ministre de l’Environnement, Catherine McKenna, qui ne se gêne jamais pour dénoncer l’opposition des conservateurs à la taxe carbone, a évité de répéter ses critiques.

Justin Trudeau avait toutefois offert un aperçu de son discours électoral des prochains mois, en décochant quelques flèches à Jason Kenney le jour du scrutin albertain mardi. Il a rappelé que M. Kenney était au gouvernement de Stephen Harper lorsque celui-ci a renouvelé la formule de péréquation sur laquelle il promet aujourd’hui de tenir un référendum, si aucun projet d’oléoduc n’a vu le jour dans deux ans. M. Trudeau l’a aussi accusé de financer une future contestation de la taxe carbone fédérale avec l’argent des contribuables, comme le font les autres premiers ministres provinciaux conservateurs. « Ils utilisent votre argent pour essayer de rendre la pollution gratuite à nouveau. Ça n’a aucun sens. » Un message qu’il entend marteler d’ici l’élection fédérale d’octobre, assure-t-on en coulisses.

 

Il faut dire que la donne a changé pour Justin Trudeau. S’il comptait plusieurs alliés provinciaux il y a quatre ans, la moitié de ses homologues sont désormais conservateurs. Une coalition dont les libéraux fédéraux espèrent néanmoins pouvoir tirer profit, en associant le chef conservateur fédéral, Andrew Scheer, à ses collègues provinciaux pour dénoncer leurs compressions budgétaires ou leur lutte jugée trop timide contre les changements climatiques. Les libéraux misent en outre sur le fait que les récentes élections de conservateurs au provincial aient pu servir d’exutoire aux électeurs, qui auront évacué leur frustration à leur égard d’ici à l’automne.

Québec dit non merci

Jason Kenney avait également François Legault dans sa mire, lors de sa victoire mardi. « Nous avons besoin de pipelines pour la prospérité de tous les Canadiens, y compris les Québécois ! » lançait-il alors, en français. Des propos qu’il a repris mercredi, martelant que les Albertains trouvaient « inacceptable » que le Québec rejette un oléoduc qui permettrait de financer par la suite la péréquation dont il profite. Québec touchera 13,1 milliards cette année, sur les 19,8 milliards redistribués.

Il n’en fallait pas plus pour que François Legault lui réplique, en anglais quant à lui. « En ce qui concerne les pipelines pétroliers, je veux rappeler qu’il n’y a pas d’acceptabilité sociale », a-t-il argué, notant que la moitié du pétrole du Québec vient déjà de l’Ouest canadien. L’Assemblée nationale a même adopté à l’unanimité une motion « rappe[lant] que le Québec a la pleine légitimité de refuser des projets d’oléoducs ».

Écoutez la déclaration de François Legault

Mais M. Kenney n’a pas jeté les gants. Il promet plutôt de venir au Québec pour marteler en français aux Québécois qu’ils feraient mieux de favoriser le pétrole canadien — et les paiements de péréquation qui s’ensuivent — plutôt que celui d’autres pays. « Je crois qu’ils n’auront pas plus d’acceptabilité sociale face à du pétrole provenant de dictateurs qui alimentent les conflits dans le monde », a-t-il relancé à François Legault.

Une fédération toute masculine

La victoire de Jason Kenney sonne le glas de la présence de premières ministres féminines au Canada. Rachel Notley était la dernière. Avec sa défaite, le gouvernement fédéral et la totalité des provinces et des territoires du pays sont de nouveau dirigés par des hommes.

En 2013, elles étaient six à diriger une province canadienne : Christy Clark (Colombie-Britannique), Alison Redford (Alberta), Kathleen Wynne (Ontario), Pauline Marois (Québec), Kathy Dunderdale (Terre-Neuve) et Eva Aariak (Nunavut). Aucune d’entre elles n’a été réélue pour un second mandat. Les trois premières avaient accédé à la tête de leur parti en fin de règne de celui-ci dans leur province.

Avec Marco Bélair-Cirino et Mylène Crête

6 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 18 avril 2019 02 h 58

    On le voit bien, le Canada est un pays artificiel. Kenny veut un pipeline, Legault lui répond qu’il n’y a pas d’acceptabilité sociale. Peut-on être plus clair que ça? Il n’y en a pas parce que plus de 800 rivières plus le fleuve St-Laurent devrait être franchis par cette horreur...

    Sans compter que la péréquation est une loi fédérale...

    On s’en va et plus rapidement que l’on pense, vers l’Indépendance !

    • Christiane Gervais - Inscrite 18 avril 2019 10 h 14

      Et ce sont les conservateurs de ce pays qui provoqueront son éclatement, les Libéraux ne pourront pas éternellement temporiser en prenant beaucoup et donnant des miettes pour nous faire taire et faire craindre, à plusieurs, l'indépendance.

  • Gilles Tremblay - Inscrit 18 avril 2019 05 h 27

    Coincés de tout bord entre les populistes, les ploutocrates et les voyoucraties, qu’allons-nous faire avec cette démocrasseuse (Marc Favreau, alias Sol) encrassé ?

    Aux prises avec un maître chanteur armé jusqu’aux dents et possédé par ses Tweets pestilentiels et présidentiels qui a «Trumpé» les électeurs des É.-U. et qui tient la planète entière par les roubignoles avec des taxes débilitantes qui lui font plus de mal que de bien. Englué avec un misogyne, venu d’une autre galaxie, fraichement élu au Brésil. Empêtrer avec un divorce mené par des fourbes qui ont désinformé leurs concitoyens avec un Brexit qui ne peut exister tout en étant à la limite de la psychose collective à l’européenne des années de la première et deuxième guerre mondiale. Embourbé dans les saletés de SNC-Lavalin menée de main de maître par les libéraux de Trudeau qui corrompt la justice. Empestée par les odeurs exécrables de la voyoucratie que la commission Charbonneau a fait ressurgir au temps de Charest et de ses libéraux.

    Nous voilà maintenant enlisés dans les sables bitumineux dirigés par un homme caméléon de l’Alberta, un autre maître chanteur qui veut se faire dégorger son gros pipeline dont la conduite est imbuvable (Marc Favreau, alias Sol) et qui change de partis politiques comme on change de p’tites culottes lorsqu’elles sont bituminées. Plus on avance en politique, plus on recule en démocratie. Tant et aussi longtemps que la fosse septique ne sera pas vidangée de cet argent sale, on aura beau tirer la chaine de la cuvette à chaque élection que cela ne fera que désorber de tout bord.

  • Denis Paquette - Abonné 18 avril 2019 06 h 17

    et dire qu' Il y a quelques anées c'était le Collérado desiré par tous les spéculateurs du monde

    quelle province exigente, n'y a -t-il; pas un adage qui dit, qu'a trop vouloir avoir souvent on perd tout, enfin peut être l'avenir nous le dira, il y a quelques années c'était le blé qui s'effrondait maintenant c'est le pétrole qui est devenu le mal aimé,va-t-il falloir maintenant quetoutes les provinces en paient le prix

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 18 avril 2019 12 h 57

    « L’Alberta pose ses exigences au Canada et au Québec », vraiment!


    Il ne faut quand même pas dramatiser Mme Vastel!
    Pour « poser ses exigences » il faut être en mesure de les imposer. Rien de tout cela dans une province d'un peu plus de 4 millions d'habitants.

    M. Kenney ne fait que l’exposé de ses récriminations face à Ottawa et Québec!
    Rien d’énervant, rien de nouveau.. que du rechauffé.

  • Daniel Grant - Abonné 19 avril 2019 08 h 10

    M" J. Kenny vous vous livrez à des activités de lobbyistes pour l’industrie privé de pétrole,

    est-ce approprié ou même légal pour un représentant élu pour représenter les intérêts du public, si oui êtes vous enregistré comme lobbyiste pour le pétrole?

    Déjà c’est un paradox, mais si cela était acceptable et que vous n’avez pas de membres de votre parti qui se livrent aussi à du lobbyisme mais pour les énergies propres (solaire, éolien) et bien on peut en conclure que votre comportement entrave la libre-concurrence envers l’industrie des énergies propres et que vous entravez leur développement. C’est pas beau ça.

    Et ça c’est contre la loi antitrust.

    Votre comportement va aussi à contre-sens des objectifs de l’accord de Paris.

    Le sujet est l’énergie et le futur se bâtira avec des kWh pas des barils de pétrole alors ça prend un panneau solaire pan-canadien d’un océan à l’autre et à l’autre aussi.