Victoire probable de Kenney, au grand dam de Trudeau

Andrew Scheer accompagnait Jason Kenney dans un rallye à Calgary jeudi.
Photo: Jeff McIntosh La Presse canadienne Andrew Scheer accompagnait Jason Kenney dans un rallye à Calgary jeudi.

L’élection albertaine de mardi prochain annonce un séisme politique qui risque de secouer le pays en entier. Tout indique que le conservateur Jason Kenney prendra le pouvoir des mains de la néodémocrate Rachel Notley. Une victoire qui viendrait causer bien des maux de tête à Justin Trudeau à la veille de l’élection fédérale.

À trois jours du scrutin en Alberta, les sondages sont unanimes : le Parti conservateur uni de Jason Kenney est presque assuré d’être élu. Les coups de sonde des dernières semaines lui donnent tous des appuis avoisinant les 50 %. L’agrégateur de sondages de CBC donne une moyenne de 49,7 % d’appuis aux conservateurs de Jason Kenney, contre 38,2 % aux néodémocrates de la première ministre sortante, Rachel Notley. M. Kenney aurait 99 % de chances d’être élu avec une majorité.
 

La sondeuse indépendante de Calgary Janet Brown reconnaît que les sondages ont fait erreur lors de récentes élections. « Mais je ne crois pas que ce soit probable cette fois-ci, parce que l’écart est si grand entre le PCU et le NPD. » Et l’avance des conservateurs n’a pas fléchi depuis des mois.

Les Albertains ont entamé la campagne électorale très en colère. L’industrie pétrolière ne va pas bien, des dizaines de milliers d’emplois ont été perdus et l’oléoduc tant espéré pour les sortir de la crise est toujours en suspens. L’économie est la priorité absolue des électeurs. La santé, qui domine généralement les préoccupations des électeurs lors de scrutins provinciaux, n’arrive qu’au quatrième rang dans les coups de sonde de Janet Brown. « Les gens votent pour le parti qui, selon eux, est le plus à même de gérer l’économie. »

La lutte n’en est pas une de personnalité des chefs, qui sont tous deux polarisés dans l’opinion publique et attirent autant de sympathie que d’antipathie. Rachel Notley est en fait un peu plus populaire que Jason Kenney, mais son parti ne l’est pas. Quant aux plateformes des deux formations, celles-ci importent peu dans le débat actuel.

« Le vote des Albertains porte sur l’économie. Ils estiment qu’un changement de garde est nécessaire. Et même s’ils n’adorent pas Jason Kenney et qu’ils sont nerveux par rapport à certaines de ses politiques, plusieurs vont se pincer le nez et voter pour lui », explique David Taras, qui est professeur de communications à l’Université Mount Royal de Calgary.

99%
Ce sont les chances qu’a Jason Kenney d’être élu premier ministre de l’Alberta avec une majorité.

Jason Kenney a fait campagne en promettant de relancer l’économie de sa province. Il prévoit d’annuler la taxe carbone de Rachel Notley ; d’éliminer le plafond d’émissions de gaz à effet de serre imposé aux sables bitumineux ; d’annuler la fermeture graduelle des centrales au charbon ; de réduire les impôts des entreprises ; de geler le budget de la santé ; et de créer une « war room »pour défendre sans relâche l’industrie énergétique. Le chef conservateur, qui a été ministre fédéral de 2008 à 2015, a en outre promis un référendum sur la péréquation. Et il veut modifier la loi pour que les parents d’enfants qui se joignent à des associations qui réunissent des jeunes LGBT et hétérosexuels en soient avertis.

Rachel Notley a fait campagne en dénonçant ces positions. Quelques candidats conservateurs ont en outre dû s’excuser ou se retirer de la course en raison de propos jugés racistes ou homophobes. Mais le PCU est demeuré bien en tête et le NPD risque de devenir le premier gouvernement de l’Alberta à ne faire qu’un seul mandat.

Le NPD a promis des garderies à 25 $ par jour ; davantage d’enseignants ; de bonifier l’assurance médicaments des personnes âgées ; et de garder le cap pour réduire les émissions de GES de la province tout en développant l’énergie renouvelable.

Les Albertains lui reprochent toutefois de s’être alliée à Justin Trudeau, en imposant une taxe carbone en échange d’une promesse d’oléoduc vers l’Ouest. Et le projet Trans Mountain est encore à l’étude, déplore-t-on dans la province. « Les gens sont très en colère. Ils ont l’impression que le gouvernement fédéral n’a pas respecté sa parole. Et Rachel Notley en paie le prix », observe le professeur Taras.

La prochaine cible : Justin Trudeau

Jason Kenney a justement fait campagne en misant sur cette frustration et le sentiment que ressentent de plus en plus d’Albertains d’être ignorés par Ottawa. À tel point que les experts doutent que le ton change, une fois M. Kenney élu.

« Il serait difficile [pour lui] d’adoucir le ton puisqu’il a fomenté cette colère ou qu’il en a à tout le moins profité, observe le professeur de sciences politiques à l’Université Mount Royal Duane Bratt. Je ne vois pas comment il pourrait faire marche arrière et remettre le génie dans la bouteille. »

L’ex-stratège conservatrice Rachel Curran, qui a conseillé de façon informelle la campagne Kenney, martèle toutefois que le chef sera pragmatique une fois au pouvoir. La gestion de la province l’emportera sur les chicanes avec Ottawa. « Ce ne sera pas simplement du dénigrement à tous les vents contre Justin Trudeau », insiste-t-elle, en notant que l’ex-ministre fédéral comprend le fonctionnement de la fédération. « Il va faire le nécessaire pour obtenir des résultats pour l’Alberta. Et si cela implique de collaborer avec le gouvernement fédéral, il va le faire. Il ne va pas se laisser distraire avec des chicanes inutiles ou des insultes croisées dans les médias. »

Mais le professeur Taras n’exclut pas, au contraire, une « guerre ouverte » avec Ottawa.

Son collègue Duane Bratt prédit quant à lui rien de moins qu’une crise d’unité nationale et une crise constitutionnelle. Car M. Kenney promet un référendum pour retirer la péréquation de la Constitution, de contester la taxe carbone fédérale devant les tribunaux (comme l’Ontario, la Saskatchewan, le Manitoba et le Nouveau-Brunswick), et de s’opposer aux projets de loi fédéraux qui resserrent les règles d’exploitation et d’exportation pétrolière.

Un programme qui menace toute la stratégie environnementale de Justin Trudeau, qui en avait fait l’un des éléments centraux de son plan de match national. « Le Canada ne peut pas avoir de politique climatique sans l’Alberta », résume M. Taras.

Le défi des résultats

Or, Jason Kenney espère justement nuire aux chances de réélection des libéraux fédéraux. Il a carrément promis de faire campagne contre Justin Trudeau, cet automne. M. Bratt prédit qu’il le fera non seulement dans sa province, mais à l’échelle du pays. « Jason Kenney a encore une notoriété nationale. Et il méprise Justin Trudeau. »

S’il gagne son pari mardi, le chef conservateur aura du pain sur la planche. Ses promesses sont ambitieuses. Et leur réalisation, pour la plupart, n’est pas de son ressort. La construction de l’oléoduc Trans Mountain relève d’Ottawa, tout comme un changement à la formule de péréquation, tandis que le sort des finances de l’Alberta dépend aussi de l’économie mondiale.

« Pourra-t-il mettre en oeuvre tout ce qu’il a promis ? » M. Bratt estime que son vaste programme pourrait se retourner contre lui.

L’élection de Jason Kenney à la tête de son parti fait en outre l’objet d’une enquête. Sa campagne aurait collaboré avec un candidat « kamikaze », qui se serait lancé dans la course pour critiquer le principal rival de M. Kenney et se retirer le moment venu pour lui laisser le champ libre. « Si Jason Kenney a triché, il y a un risque que le parti se divise à nouveau comme l’ont fait les conservateurs dans le passé », croit David Bratt.