Ottawa impuissant à protéger le processus électoral

Karina Gould, ministre des Institutions démocratiques
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Karina Gould, ministre des Institutions démocratiques

Le gouvernement fédéral s’impatiente devant le peu de gestes des géants du Web pour protéger la prochaine élection de l’ingérence étrangère. La ministre des Institutions démocratiques, Karina Gould, se dit carrément mécontente de l’état de la situation. Mais elle admet également qu’elle n’a plus le temps de légiférer pour leur forcer la main d’ici le scrutin d’octobre prochain.

« Les plateformes de médias sociaux plaident depuis quelque temps qu’elles vont s’attaquer aux problèmes. Nous ne les avons pas vues agir de manière satisfaisante et qui nous permette d’être à l’aise de les voir continuer à évoluer dans un système d’autoréglementation », a laissé tomber la ministre Gould, en conférence de presse lundi. Quelques minutes plus tôt, le Centre de la sécurité des télécommunications venait de déposer sa plus récente évaluation du niveau de risque d’ingérence étrangère cet automne. Son constat : le nombre de cybermenaces a presque triplé depuis 2015, la moitié des pays de l’OCDE ayant été victimes de telles tentatives dans le cadre de leurs élections respectives en 2018.

C’est dans ce contexte que la ministre Gould a prévenu qu’elle envisageait « attentivement » la possibilité de légiférer pour encadrer les plateformes numériques et le contenu qui s’y propage.

Le gouvernement s’était pourtant montré patient, en janvier, en se disant optimiste sur le fait que les pourparlers entre Ottawa et les Facebook, Twitter, Google et autres porteraient leurs fruits. Quatre mois plus tard, le ton a changé. « Nous avons eu plusieurs conversations avec les plateformes numériques, mais je n’ai pas confiance [dans le fait] qu’ils prennent cet enjeu très au sérieux, a déploré la ministre. Ils pensent qu’ils font le travail nécessaire, mais ils ne sont pas assez transparents. »

Facebook souhaiterait, pour sa part, que les pays s’entendent entre eux pour que la compagnie n’ait qu’à suivre une seule loi internationale — plutôt qu’une panoplie de réglementations locales. « Ce n’est pas aux plateformes numériques de décider ce que les différents pays devraient adopter comme loi », a rétorqué Mme Gould.

Certains gestes ont été faits. Twitter retire maintenant de faux comptes sur sa plateforme. Facebook censure certains propos sur la sienne. Facebook s’est aussi engagé à tenir un registre des publicités politiques et de ceux qui les financent lors de l’élection — comme le demande la réforme de la Loi électorale. Google a cependant refusé de s’y conformer. Twitter ne s’est pas encore prononcé.

Or, la campagne électorale débutera dans moins de cinq mois. Et la ministre Gould a admis qu’elle n’avait plus le temps d’adopter une loi.

« Il est très étonnant qu’on en soit rendus là, compte tenu du fait qu’on savait depuis des années que c’était le dénouement probable », observe Elizabeth Dubois, professeure adjointe de communications à l’Université d’Ottawa. « Cela m’inquiète qu’on tire tant de l’arrière, alors que l’élection est si rapprochée. » Car faute de pare-feu suffisants, des acteurs étrangers pourraient semer un doute chez les électeurs quant à la légitimité du processus électoral.

Stephanie Carvin, de l’Université Carleton, partage cette crainte. Cette spécialiste de la sécurité nationale doute que l’ingérence vise à favoriser un parti politique en particulier, puisque tous les principaux partis sont très critiques de la Russie — qui est le principal agent de ce genre de stratégies. Mais les Russes pourraient tenter d’amplifier des discours controversés pour semer la division ou diffuser de fausses nouvelles pour « propager l’idée que l’élection est truquée », explique Mme Carvin.

Faute de nouvelle loi, le fédéral pourrait néanmoins tenter de faire respecter les lois existantes interdisant les discours haineux ou la suppression de votes. Encore faudrait-il, toutefois, augmenter les ressources d’Élections Canada pour les déceler en temps réel, note Mme Dubois.

Consternation internationale

La pression contre les médias sociaux a augmenté d’un cran partout dans le monde, depuis la diffusion en direct sur Facebook de la tuerie de Christchurch en Nouvelle-Zélande et la propagation de discours haineux qui a suivi.

La Grande-Bretagne s’est dotée lundi d’un livre blanc, qui permettrait d’imposer des sanctions aux plateformes qui ne contrôlent pas le contenu dangereux sur leurs sites. Un « devoir de vigilance » que la ministre Gould juge intéressant.

Facebook a quant à lui banni des individus et des groupes « dangereux » propageant des discours nationalistes blancs — notamment Faith Goldy, une ancienne journaliste de Sun News qui a participé à un rallye auquel était présent Andrew Scheer cet hiver.

La pression exercée par le gouvernement canadien contre les géants du Web a été plus « accommodante » que celle d’autres pays, observe Chris Tenove, chercheur au post-doctorat en politique et médias numériques à l’Université de Colombie-Britannique. « Les compagnies de médias sociaux répondent à la pression publique de gouvernements, note-t-il cependant. Surtout lorsque l’opinion publique appuie ces gouvernements. Et on constate un niveau grandissant de scepticisme de la part de la population face aux médias sociaux. » C’est ce qui explique que Facebook ait apporté quelques changements, même s’ils sont encore jugés insuffisants par Ottawa.

Le directeur des politiques publiques de la compagnie, Kevin Chan, a promis d’ici juillet davantage de mesures pour encadrer les publicités politiques sur Facebook. Google et Twitter ont défendu leur bilan, mais tous les trois ont refusé de réagir à la frustration de la ministre Gould.

L’ingérence « très probable »

Le Centre de la sécurité des télécommunications estime qu’il « très probable » que les Canadiens soient victimes cet automne d’une tentative d’ingérence étrangère sur le Web. Il est toutefois « improbable » que celle-ci ait l’ampleur de l’ingérence russe commise lors de l’élection présidentielle de 2016 aux États-Unis. « Depuis les élections fédérales de 2015, les dirigeants politiques et le public canadiens ont été ciblés par des activités d’ingérence étrangère », stipule le rapport, en citant sans les nommer des campagnes de fausses informations sur les médias sociaux.

Le néodémocrate Matthew Dubé a sommé le gouvernement de légiférer une fois pour toutes pour traquer l’ingérence étrangère sur le Web et les discours haineux qui l’accompagnent, comme l’ont fait des pays européens. Le Parti conservateur et le Bloc québécois ont indiqué qu’il y avait là matière à réflexion.

Avec Hélène Buzzetti

2 commentaires
  • Daniel Ouellette - Abonné 9 avril 2019 08 h 04

    Encore un autre exemple de l'incompétence chronique du gouvernement trudeau

    Que d’insignifiance lorsqu’on lit en avril 2019 que Karina Gould, dont le titre pompeux est ministre canadienne des Institutions démocratiques se désole du peu de collaboration qu'offrent les géants comme Facebook dans la lutte contre l'ingérence politique étrangère.

    Une ministre fédérale dont le rôle premier est de protéger nos institutions démocratiques se désole d’une situation présente depuis plusieurs années et recensé dans un rapport en 2017 avec les mêmes constats. NON, c’est inconcevable ce genre d’incompétence.

    Après 4 ans à Ottawa, ce groupe d’individus (gouvernement libéral) nous dit qu’il observe un phénomène très grave pour notre démocratie et s’en désole tout en appelant à la vigilance des citoyens. C’est inacceptable et nous démontre une fois de plus (la liste des ministres qui ont été remplacés par incompétence ont trop longue) on constate que la gang trudeauiste est d’un niveau amateur. On attend maintenant les arguments des commenteux libéraux.

  • Pierre Jasmin - Abonné 9 avril 2019 11 h 37

    Nous préférons l'éditorial de Pascal Élie hier

    Ma famille (deux enfants au CEGEP de 18 et 20 ans) a regardé la caricature hier du DEVOIR, avec M. Poutine observant un de ses espions en face d'un écran d'ordinateur décrivant le bordel que l'affaire SNC-Lavalin a engendré: démissions de deux ministres très compétentes et d'une députée Celina Caesar-Chavannes, trois libérales + Gerald Butts et le greffier du Conseil privé, Michael Wernick, les accusations virulentes d'Andrew Scheer poursuivi en cour, etc.; et Poutine conseille à son espion: "tu y vas trop fort dans la désorganisation démocratique, ils vont se méfier!" Et son espion de répondre: "mais ils font cela tout seuls!" Cette brillante caricature de Pascal Élie SYNTHÉTISE cette crainte d'ingérence russe en un tableau et je ne comprends pas deux éditorialistes, Marie Vastel et Hélène Buzzetti, pour qui j'ai la plus grande estime, d'accompagner leur salutaire mise en garde contre les réseaux sociaux d'extrême-droite, avec les craintes de la ministre Karina Gould devenues obsolètes, depuis le non-jugement Mueller. Ne devrait-on pas y penser à deux fois avant d'adopter la paranoïa russophobe (d'un millénaire dernier) Clintonesque et Freelandesque...?