Les défis du Japon: à la remorque des changements climatiques

Un homme s’épongeant le cou à une intersection de Tokyo, le 24 juillet dernier, alors que le Japon traversait une vague de chaleur qui a fait plus d’une soixantaine de morts.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Un homme s’épongeant le cou à une intersection de Tokyo, le 24 juillet dernier, alors que le Japon traversait une vague de chaleur qui a fait plus d’une soixantaine de morts.

Répercussions des changements climatiques, relance contestée de l’industrie nucléaire, accès des femmes au marché du travail pour stimuler l’économie : le Japon fait face à d’importants défis. Troisième et dernier texte sur quelques enjeux cruciaux au pays du Soleil levant.

Le Japon est un petit pays insulaire, qui paie déjà les frais de catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes. Et pourtant, son gouvernement ne s’attaque que timidement à la lutte contre les changements climatiques. Quant au sort de sa population riveraine, plutôt que de consolider la protection de ses côtes, le gouvernement nippon mise sur l’évacuation.

« En matière de mesures concrètes, on est un peu en retard », admet candidement Tomoyuki Okada, du ministère japonais des Terres, de l’Infrastructure, du Transport et du Tourisme.

Les dernières années ont été rudes, dans l’archipel. Typhons et pluies torrentielles s’y sont succédé, en faisant chaque fois de nombreuses victimes. Le nombre de précipitations diluviennes a augmenté d’environ 1,4 fois en 30 ans — 174 incidents par année en moyenne entre 1976 et 1985, contre 238 précipitations importantes par année entre 2008 et 2017.

Les effets du réchauffement planétaire s’y font en outre sentir dans les champs, où la chaleur excessive a abîmé la qualité du riz et malmené les plantations de clémentines.

Mais malgré ce dur constat, M. Okada peine à citer des mesures récentes mises en oeuvre par son gouvernement pour composer avec ces nouvelles réalités. Des digues sont en place depuis des décennies, rétorque-t-il. Des barrages ont été érigés depuis longtemps pour contrer les marées des tempêtes ou les inondations qu’ellesoccasionnent. « Le Japon est entouré par la mer. Il y a toujours eu beaucoup de risques de catastrophes naturelles », fait-il valoir. Mais depuis les dernières années ? Le Japon met ses infrastructures à niveau, se contente de répondre le directeur du bureau de gestion de l’eau et des catastrophes du ministère.

La démographie du Japon est cependant concentrée en bord de mer et de rivières. La moitié de la population nippone — qui se chiffre à 126 millions de personnes — habite 10 % du territoire. Car de grandes parts du pays sont inhabitables, truffées de montagnes.

Ces villes en bord de mer sont de surcroît souvent partiellement sous le niveau de l’océan. C’est le cas du coeur administratif de Tokyo, qui vit déjà presque chaque année de petites inondations. Si le niveau de la mer monte de 60 cm d’ici 2100, comme le prédit le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le centre-ville de la capitale japonaise aurait une chance sur deux d’être submergé.

« Si on améliorait l’infrastructure pour répondre à ce risque d’inondation, il faudrait investir énormément d’argent, note Tomoyuki Okada. Au lieu de renforcer l’infrastructure, on prévoit plutôt des plans d’évacuation pour protéger la population contre ce risque minime. » Son ministère continue en outre à récolter de l’information, pour savoir mieux prédire les risques à venir.

Une lutte volontaire

Le Japon se hisse au septième rang des plus gros émetteurs d’émissions de gaz à effet de serre de la planète. Le pays a néanmoins ratifié l’Accord de Paris sur le climat et s’est doté d’une cible de réduction de ses GES de 26 % d’ici 2030, par rapport aux niveaux de 2013. Mais les mesures pour y parvenir ne sont pas contraignantes.

« Le gouvernement du Japon ne veut pas imposer de réglementation ou de loi. Il souhaite tenir un dialogue avec le secteur privé », explique Hidenori Nishita, du ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie. Et les entreprises s’y conforment malgré tout, argue-t-il. « Même s’il n’y a pas de sanctions, les compagnies essaient de respecter les cibles du gouvernement. »

Le gouvernement nippon a imposé une taxe carbone en 2012, qui se chiffre toutefois à 3,50 $ par tonne de CO2. À titre comparatif, le gouvernement canadien en impose une lui aussi depuis le 1er avril, fixée à 20 $ la tonne de CO2 et qui sera haussée de 10 $ par année par la suite pour atteindre 50 $ la tonne en 2022.

M. Nishita argue que le gouvernement ne veut pas nuire au développement économique ou étouffer les entreprises qui pourraient alors procéder à des mises à pied. Tokyo souhaite en outre éviter d’augmenter les charges publiques de ses citoyens.

« Bien sûr, il y a des critiques disant que le gouvernement doit être plus sévère vis-à-vis des entreprises. Mais au Japon, ça se passe comme ça. L’État n’intervient pas dans les activités du secteur privé », fait valoir à son tour Tatsuya Abe, du ministère de l’Environnement.

Usage unique

Idem pour ce qui est du plastique. Alors que des villes comme Montréal interdisent les sacs et les bouteilles sur leur territoire, et que l’Union européenne compte interdire le plastique à usage unique dans deux ans, le Japon avait refusé l’an dernier de signer la « charte zéro déchet de plastique » du G7, qu’accueillait alors le Canada. L’initiative canadienne visait à éradiquer la pollution et à s’assurer que tout le plastique soit à l’avenir recyclé et réutilisé. « Le gouvernement n’a pas signé au moment du G7, parce qu’il n’avait pas obtenu le consentement des fabricants de plastique, ni des vendeurs ou des détaillants », relate M. Abe. Mais Tokyo pourrait élaborer un plan d’action en la matière en vue du sommet du G20 qu’il accueillera en juin, laisse-t-il entendre.

Le constat est frappant, dans les rues de la capitale japonaise, où les tasses de café réutilisables ne sont pas coutume. Les bouteilles d’eau réutilisables encore moins, vues comme d’étonnantes curiosités. Le Japon prévoit réduire de 25 % la quantité de plastique non réutilisable d’ici 2030 et recycler la totalité du plastique sur son territoire d’ici 2035.

Le recours du Japon aux énergies fossiles a par ailleurs augmenté au cours des dernières années, à la suite de la fermeture des centrales nucléaires ordonnée après la catastrophe de Fukushima en 2011. Le gouvernement prévoit renouer avec le nucléaire, pour en faire la source de 20 à 22 % de son approvisionnement d’électricité en 2030, tandis les énergies renouvelables devraient représenter alors 22 à 24 % du lot, le gaz naturel liquéfié 27 % et le charbon 26 %.

Une cible jugée insuffisante par les groupes environnementaux, qui déplorent le fait que l’objectif du gouvernement ne permettra pas de limiter le réchauffement climatique à moins de deux degrés Celsius, comme le vise l’Accord de Paris. « On a vu davantage de mesures pour le climat venir de la part de compagnies japonaises que de la part du gouvernement, dénonçait récemment Hisayo Takada de Greenpeace Japan, au journal The Japan Times. En tant qu’hôte du sommet du G20, le gouvernement du Japon ferait bien de leur emboîter le pas. »

Notre journaliste a été invitée à Tokyo par le Foreign Press Center Japan.

 

Les émissions de GES par pays

Belgique 117 Mt
Pays-Bas 195 Mt
France 465 Mt
Royaume-Uni 486 Mt
Allemagne 909 Mt
Canada 704 Mt
Japon 1304 Mt
États-Unis 6511 Mt

Source : Organisation de coopération et de développement économiques, 2016.

Les émissions de CO2 par habitant

France 4,6 t
Royaume-Uni 6,5 t
Belgique 8,3 t
Allemagne 8,9 t
Japon 9,5 t
Pays-Bas 9,9 t
Canada 15,1 t
États-Unis 16,5 t

Source : Banque mondiale, 2014