Affaire SNC-Lavalin: Wilson-Raybould dénonçait l’ingérence politique de Trudeau dès décembre

Jody Wilson-Raybould a remis l’enregistrement audio de sa conversation avec Michael Wernick au comité de la justice de la Chambre des communes, à la suite de son témoignage très médiatisé.
Photo: Lars Hagberg Archives Agence France-Presse Jody Wilson-Raybould a remis l’enregistrement audio de sa conversation avec Michael Wernick au comité de la justice de la Chambre des communes, à la suite de son témoignage très médiatisé.

Jody Wilson-Raybould a pris la « mesure extraordinaire » d’enregistrer secrètement une conversation avec l’ancien greffier du Conseil privé, Michael Wernick, parce qu’elle craignait que l’échange ne dépasse les limites éthiques et qu’elle voulait avoir un compte-rendu exact de ce qui s’était dit.

Un enregistrement audio et une transcription de la conversation téléphonique avec Michael Wernick ont été rendus publics, vendredi, avec une liasse de documents soumis par Jody Wilson-Raybould au comité de la justice de la Chambre des communes, qui étudie s’il y a eu ingérence politique dans la poursuite contre la firme d’ingénierie montréalaise SNC-Lavalin.

 

À écouter: la conversation du 19 décembre 2018 entre Jody Wilson-Raybould et l’ex-greffier du Conseil privé, Michael Wernick (en anglais)

 

Mme Wilson-Raybould a démissionné du cabinet le 12 février, alors que des allégations circulaient selon lesquelles elle aurait subi les pressions constantes du premier ministre Justin Trudeau, de M. Wernick et d’autres conseillers principaux du bureau du premier ministre sur l’affaire SNC-Lavalin.

La directrice des poursuites pénales avait décidé d’engager une poursuite criminelle contre SNC-Lavalin pour des allégations de corruption et de fraude liées à ses activités en Libye. Mme Wilson-Raybould ne pensait pas qu’elle devrait utiliser son pouvoir pour infirmer cette décision.

L’enregistrement audio, d’une durée de plus de 17 minutes, documente un appel entre Mme Wilson-Raybould et M. Wernick, qui a eu lieu le 19 décembre dernier. M. Wernick avait demandé à parler à la ministre.

Dans sa présentation écrite, Mme Wilson-Raybould explique qu’elle aurait normalement demandé à un membre du personnel de prendre des notes lors de cet appel important. Mais cette fois-là, elle était seule chez elle, à Vancouver.

« Je voulais être certaine de rapporter fidèlement les détails de cette discussion, puisque j’avais des raisons de croire qu’il allait probablement s’agir d’une conversation inappropriée », a-t-elle indiqué.

« C’était la première et la dernière fois que j’enregistrais un appel téléphonique. »

Cette conversation a eu lieu après les nombreux échanges qu’elle dit avoir eus avec le premier ministre et son bureau, qui l’encourageaient à négocier un accord de réparation avec la firme. L’accord aurait entraîné des amendes et une surveillance extérieure des activités de l’entreprise, mais il lui aurait évité un procès criminel, qui aurait pu lui interdire de soumissionner pour des contrats fédéraux pendant un maximum de 10 ans.

Ingérence politique

L’appel téléphonique confirme le compte-rendu de Mme Wilson-Raybould livré devant le comité le 27 février, dans lequel elle prétendait avoir subi des pressions « totalement inappropriées ».

Dans l’enregistrement, elle dit à M. Wernick que si elle intervenait, cela constituerait de « l’ingérence politique ».

« Il s’agit de protéger l’intégrité du premier ministre, car si je devais intervenir, ce serait de l’ingérence ; et personne ne pourrait interpréter la chose autrement », a-t-elle déclaré.

« Je serais la risée, mais là n’est pas le problème. Le problème est la réputation du gouvernement au bout du compte. »

M. Wernick lui répond en disant que le premier ministre ne lui demande pas de faire quoi que ce soit d’inapproprié, et qu’il est « très décidé » sur ce sujet.

« J’ai peur qu’il y ait un conflit, parce qu’il est très ferme à ce sujet. Je l’ai vu il y a quelques heures, et c’est quelque chose de très important pour lui », dit-il.

« Ce n’est pas une bonne chose que le premier ministre et sa procureure générale soient à couteaux tirés. »

Des « menaces voilées »

Devant le comité de la Chambre des communes, Mme Wilson-Raybould a déclaré qu’elle avait perçu ces avertissements comme des menaces à son égard.

Mme Wilson-Raybould croit avoir été mutée de son prestigieux poste de ministre de la Justice à celui des Anciens Combattants en raison de son refus d’intervenir dans l’affaire. Après le remaniement survenu à la mi-janvier, elle a démissionné du Cabinet un mois plus tard.

Michael Wernick a nié avoir menacé Mme Wilson-Raybould ou avoir exercé des pressions indues sur elle.

Au moment où il a comparu pour la deuxième fois devant un comité, le 6 mars, M. Wernick semble avoir appris que sa conversation du 19 décembre avait été enregistrée.

Lorsqu’il répondait à des questions sur ses souvenirs au sujet de la conversation, il a déclaré : « Je ne portais pas d’enregistreur, je n’enregistrais pas la conversation et ne prenais pas de notes improvisées. »

L’opposition réitère ses demandes

Face à ce nouveau développement, les partis d’opposition à Ottawa ont accentué la pression sur le gouvernement Trudeau.

Les conservateurs, qui réclament la démission de Justin Trudeau depuis un mois, ont réitéré qu’il n’avait plus « l’autorité morale pour gouverner ». « Ces documents et enregistrements sont des preuves concrètes qui démontrent que Justin Trudeau a mené une campagne pour faire de l’ingérence politique dans la poursuite criminelle de SNC-Lavalin », a déclaré le chef conservateur, Andrew Scheer.

Le Nouveau Parti démocratique (NPD) réclame quant à lui une enquête publique. « Les Canadiens et Canadiennes demandent et méritent une enquête publique juste et transparente pour faire toute la lumière sur ce scandale. L’obstruction libérale dure depuis beaucoup trop longtemps », a déploré le chef, Jagmeet Singh.

Au Bloc québécois, le discours est tout autre. Le député Louis Plamondon s’est demandé pourquoi Mme Wilson-Raybould avait refusé de négocier un accord avec SNC-Lavalin.

« Pourquoi a-t-elle refusé d’intervenir pour protéger 3500 emplois au Québec alors qu’elle savait déjà que SNC-Lavalin envisageait de quitter vers les États-Unis ? Encore une fois, c’est beaucoup de bruit pour rien et pendant ce temps-là, des emplois sont toujours menacés au Québec », a-t-il déclaré dans un communiqué.