Affaire SNC-Lavalin: «il n’y a jamais eu de pressions inappropriées», insiste Justin Trudeau

Justin Trudeau a reconnu qu’il avait visiblement mal jaugé les sentiments de l’ancienne ministre Jody Wilson-Raybould dans l’affaire SNC-Lavalin.
Photo: Fred Chartrand La Presse canadienne Justin Trudeau a reconnu qu’il avait visiblement mal jaugé les sentiments de l’ancienne ministre Jody Wilson-Raybould dans l’affaire SNC-Lavalin.

Justin Trudeau regrette peut-être l’« érosion de confiance » entre son bureau et son ancienne ministre de la Justice révélée pendant l’affaire SNC-Lavalin, mais il ne regrette pas les interventions qui ont été faites par lui ou son entourage en faveur du géant québécois. Elles étaient nécessaires pour préserver des emplois. Et il laisse entendre que Jody Wilson-Raybould n’était tout simplement pas disposée à les entendre.

« Il y avait effectivement une différence de perspectives », a reconnu jeudi M. Trudeau au cours d’une conférence de presse se voulant sa réplique à toute l’affaire qui secoue son gouvernement.

« On considérait que Mme Wilson-Raybould était toujours disposée à considérer de nouveaux facteurs dans cette décision. On apprend maintenant que non seulement elle n’était pas ouverte à ça, mais elle considérait que chaque fois qu’on lui en parlait, c’était inapproprié. Pour moi et mon équipe, continuer à parler d’un enjeu aussi important, ça fait partie de notre job. »

Les témoignages en comité parlementaire mercredi ont permis d’apprendre que Mme Wilson-Raybould s’est décidée en sept jours à ne pas intervenir pour ordonner à la directrice des poursuites pénales (DPP) de négocier un accord de poursuite suspendue (APS).

Était-il acceptable que sa ministre se ferme si rapidement dans le processus ? M. Trudeau a refusé de répondre, plaidant que des causes impliquant SNC-Lavalin étaient devant les tribunaux. « Ce serait inapproprié pour moi de partager mon opinion là-dessus. »

Sur le fond, M. Trudeau estime que son gouvernement avait raison de revenir à la charge dans ce dossier en raison des milliers d’emplois en jeu. Il estime ne pas avoir été malhonnête lorsqu’il a qualifié de « fausses » les allégations contenues dans l’article du Globe and Mail à l’origine de toute cette affaire. « Il n’y a jamais eu de pression inappropriée. »

Et comment explique-t-il le fait d’avoir rappelé à sa ministre qu’il était le député de Papineau ? « Ce commentaire n’était pas de nature partisane. C’est notre travail en tant que parlementaires de défendre les intérêts des communautés qui nous élisent pour les représenter. »

Le chef conservateur, Andrew Scheer, qui demande la démission de M. Trudeau dans cette affaire, a remis en question l’argument des 9000 emplois mis en avant par le premier ministre. Selon lui, il n’existe aucune analyse « pour soutenir l’affirmation que des emplois seront perdus ». « Cette interférence n’avait rien à voir avec les emplois. Il s’agissait de protéger une société bien branchée ayant des liens avec le Parti libéral et disposant d’une armée de lobbyistes. »

Le bloquiste Gabriel Ste-Marie s’insurge de cette surdité des autres partis d’opposition. « C’est là qu’on voit que tant les néodémocrates que les conservateurs tapent sur les libéraux juste pour faire des gains politiques, mais on ne sent pas que la protection des emplois et du siège social les intéresse. »

Sur Twitter, le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, a soutenu que « les Canadiens ont perdu confiance » et déploré que M. Trudeau ait tenté de discréditer Mme Wilson-Raybould.

Conservateurs et néodémocrates se sont en outre alliés pour réclamer une rencontre d’urgence du Comité permanent de la justice d’ici cinq jours, afin d’y discuter de la possibilité de réinviter l’ancienne ministre à comparaître.

Des regrets

Le premier ministre a par ailleurs promis d’apprendre de tout cet épisode. Le gouvernement sollicitera l’avis d’experts sur plusieurs enjeux, notamment le double rôle qu’occupent les ministres de la Justice canadiens en agissant aussi comme procureur général. Un avis sera aussi sollicité concernant « les politiques et les pratiques opérationnelles du conseil des ministres, de la fonction publique et du personnel politique sur des questions juridiques et de façon plus générale ».

M. Trudeau a en outre reconnu qu’il avait visiblement mal jaugé les sentiments de son ancienne ministre dans toute cette affaire. « Ce qui est devenu clair, c’est que la confiance s’est érodée entre mon bureau — plus précisément mon ancien secrétaire principal [Gerald Butts] — et l’ancienne ministre de la Justice et procureure générale. Je n’étais pas au courant de cette érosion de confiance. En tant que premier ministre et chef du conseil des ministres, j’aurais dû l’être. »

Le premier ministre a laissé entendre que ses deux ministres démissionnaires pourront rester au sein du caucus. « Mme Wilson-Raybould et la Dre [Jane] Philpott ont toutes deux indiqué qu’elles désiraient continuer d’être membres du caucus libéral, ce qui veut dire qu’elles croient encore fondamentalement en notre programme. »

Et à ceux qui trouvent qu’il ne fait peut-être pas preuve d’assez de poigne, M. Trudeau a ceci à dire : « Il y a plusieurs styles de leadership. Une des théories est que les leaders les plus efficaces sont ceux qui privilégient l’affrontement et qui sont durs à l’excès. Ce n’est pas ce que je crois. Je crois que le leadership, c’est une affaire d’écoute, d’apprentissage et de compassion. »

La députée Celina Caesar-Chavannes ne partage pas cette impression que son chef a de lui-même. Sur son compte Twitter, elle a repris cette citation de M. Trudeau et y a joint ceci : « Je suis venue te voir. Deux fois. Tu te souviens de ta réaction ? » La députée libérale avait appuyé chacune des deux ministres après leur démission respective. Elle a annoncé qu’elle ne serait pas candidate cet automne. Elle n’a pas répondu à l’appel du Devoir.

Genèse d’un mois de scandale

L’ex-ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, a accusé le premier ministre et son entourage la semaine dernière de lui avoir fait subir des pressions indues et répétées, dans le but de la convaincre d’intervenir pour négocier un accord de réparation avec SNC-Lavalin.

Gerald Butts a nié cette version des faits, mercredi, martelant que ses collègues et lui-même avaient simplement tenté de convaincre Mme Wilson-Raybould de solliciter un avis juridique externe pour l’aider à prendre une décision finale.

SNC-Lavalin fait face à des accusations de fraude et de corruption. La DPP a annoncé, le 4 septembre dernier, qu’elle ne négocierait pas d’APS — ce qui lui aurait permis d’éviter une condamnation en échange d’un aveu de culpabilité et d’une amende salée.

Mme Wilson-Raybould a démissionné du cabinet il y a trois semaines. Son amie et collègue Jane Philpott lui a emboîté le pas lundi.

Avec Marie Vastel

8 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 8 mars 2019 03 h 38

    Nettoyage

    Je trouve que c'est plutôt bien que JWR et JP ne soient plus ministres. Têtes de mules comme on dit. Là elles peuvent faire les pressions qu'elles veulent sur les ministres...
    Justin n'a pas besoin de faire des efforts pour son nettoyage du printemps.

  • Serge Pelletier - Inscrit 8 mars 2019 04 h 30

    Mais, mais...

    Mais, mais... cet individu n'est pas une personne humaine, c'est certain... C'est un cloporte déguisé en personne humaine. Après les folies de l'invasion des rectiliens, nous avons en direct l'invasion des cloportes.

    Ça doit être cela la société post-nationale, dans un pays post-national...

  • Yvon Pesant - Abonné 8 mars 2019 05 h 34

    Le la job

    Justin Trudeau dit qu’il considérait que revenir et en faire revenir d’autres à répétition auprès de Jody Wilson-Raybould pour sauver des milliers d’emplois faisait partie de son job.

    Jody Wilson-Raybould dit que, après examen du dossier, décider qu’elle ne renverserait pas la décision prise à la Direction des poursuites pénales, faire abstraction des considérations partisanes et refuser qu’on exerce des pressions indues sur sa personne Procureure générale du Canada pour sauver SNC-Lavalin d’un procès mérité faisait partie de sa job.

    Le Premier ministre, lui, y allant de considérations électorales partisanes et la Procureure générale, elle, n’allant pas là, même si elle faisait partie de l’équipage gouvernemental du Parti Libéral du Canada. Un PLC qui n’est pas habitué à autant de vertu, loin s’en faut.

    Laquelle de ces deux personnes mérite le plus notre respect, croyez-vous?

  • Michel Lebel - Abonné 8 mars 2019 05 h 50

    Un incompétent


    De toute cette affaire, il faut bien tirer ''une', conclusion, à savoir que Justin Trudeau est le grand responsalble de ce gâchis. Ce jovialiste premier ministre semble flotter au-dessus de tout! Bref, c'est un incompétent qui ne sait ''apparemment'' rien de ce qui se passe dans son propre Bureau! Il ne mérite donc pas d'être réélu lors de la prochaine élection.

    M.L.

    • Serge Lamarche - Abonné 8 mars 2019 13 h 06

      Je vois mal les Conservateurs faire mieux. Si le pire que Trudeau fait est une chicane de famille de la sorte, il en sort encore gagnant.

    • Michel Lebel - Abonné 8 mars 2019 20 h 33

      @ Serge Lamarche,

      Le dilemme des prochaines élections sera de devoir choisir entre deux pas bien brillants, soit Trudeau et Scheer. Entre deux maux, il faudra choisir le moindre. Misère!

      M.L.

  • Marc Robert - Inscrit 8 mars 2019 08 h 31

    Les pauvres actionnaires de Lavalin

    Sauver Lavalin pour sauver les emplois? Suite à une éventuelle fermeture de Lavalin il n'y aura pas moins d'ouvrages au Québec, au Canada ni dans le monde. Les autres firmes de génie vont recevoir les contrats et les employés de Lavalin seront une main d'oeuvre de choix pour les autres entreprises. Donc pas de parte d'emploi par la fermeture de Lavalin. Pour ce qui est des actionnaires, pourquoi les sauver? Ce ne sont pas des fonctionnaires aux salaires garantis. Par définition le jeu des actions c'est du risque. Qu'on laisse assumer le risque par ceux qui en profitent. Les employés donnent un prestation de travail, ils livrent un service en échange de leur travail. L'actionnaire ne livre rien. Sauver les emplois, oui, en facilitant leurs relocalisation dans des firmes plus étiques et qu'on jugent les dirigeants de Lavalin.

    • Jean-Pierre Roy - Abonné 8 mars 2019 11 h 03

      Monsieur Robert,je vous suggère de vous informer un petit peu avant d'affirmer du mépris pour les actionnaires de SNC Lavalin. En très grande majorité des fonds de pensions pour des pesonnes "ordinaires", et non pas des "gros méchants capitalistes".

      Les actionnaires de SNC Lavaalin
      Nom Actions %
      The Caisse de dépôt et placement du Québec 34 935 200 19,9%
      RBC Global Asset Management, Inc. 10 835 301 6,17%
      Fidelity (Canada) Asset Management ULC 5 299 000 3,02%
      CIBC Asset Management, Inc. 5 148 450 2,93%
      The Vanguard Group, Inc. 4 379 184 2,49%
      Beutel, Goodman & Co. Ltd. 4 096 170 2,33%
      Canada Pension Plan Investment Board 3 645 000 2,08%
      Fidelity Management & Research Co. 2 165 508 1,23%
      BlackRock Fund Advisors 2 047 486 1,17%
      QV Investors, Inc. 2 011 488 1,15%