Un mont et des merveilles

André Lavoie Collaboration spéciale
Vue de l’exposition Rétrospective Michel Bourguignon, affichée jusqu’au 13 mars au Musée des beaux-arts de Mont Saint-Hilaire.
Photo: Musée des beaux-arts de Mont Saint-Hilaire Vue de l’exposition Rétrospective Michel Bourguignon, affichée jusqu’au 13 mars au Musée des beaux-arts de Mont Saint-Hilaire.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

« Saint-Hilaire, c’est certainement une des villes au Québec où il y a le plus de créateurs de tous les horizons, qui y résident et qui y créent », déclare André Michel, lui-même peintre et sculpteur, fier résident de cette municipalité de la Montérégie. Passionné de grands espaces et de culture amérindienne, né à Avignon en 1945 avant de s’installer au Québec en 1970, il est surnommé également « l’homme qui plantait des musées ».

Avant de jeter les bases de ce qui allait devenir le Musée des beaux-arts de Mont-Saint-Hilaire (MBAMSH) en 1995, André Michel avait déjà développé une expertise, à Sept-Îles avec la création du Musée du Vieux Poste en 1975 suivi du Musée régional de la Côte-Nord en 1985, et finalement du Musée du peuple innu en 1998. Par la suite, s’établir à Saint-Hilaire, c’était en quelque sorte côtoyer trois grands artistes aujourd’hui disparus, mais « qui ont marqué l’histoire du Québec et du Canada » : Ozias Leduc (1864-1955), Paul-Émile Borduas (1905-1960) et Jordi Bonet (1932-1979).

Les deux premiers y sont nés et y ont passé une partie de leur existence, tandis que le dernier, d’origine catalane, a choisi de s’y installer. « Je trouvais anormal qu’il n’y ait pas de musée pour mettre régulièrement leurs oeuvres en valeur », précise celui dont la démarche artistique est imprégnée de ses rapports complices avec les peuples autochtones. Mais se consacrer à son univers personnel ne l’a jamais empêché de célébrer celui des autres.

Contrairement à d’autres institutions, nous n’acceptons pas toutes les œuvres que l’on veut nous donner. Elles doivent être signées par des artistes qui ont été touchés par Saint-Hilaire, qui y ont habité ou qui ont peint les lieux.

Ce musée, aussi surnommé les Muséales et regroupant sous la même direction générale les maisons d’Ozias Leduc et de Paul-Émile Borduas, ainsi que la Maison amérindienne (pourvue d’un conseil d’administration indépendant du MBAMSH, et entièrement composé de membres de cinq communautés autochtones), a d’abord pris racine… dans un centre commercial. « En 1993, j’ai monté là une grande exposition consacrée à Jordi Bonet, se souvient André Michel. Je voulais démontrer qu’un musée à Saint-Hilaire pourrait susciter l’intérêt, et convaincre l’ancien maire de la ville, Honorius Charbonneau — qui a déjà détenu le titre de maire étant resté le plus longtemps en poste au Québec. En deux mois, on a reçu 15 000 visiteurs, et ce fut le levier nécessaire pour trouver l’argent et construire le Musée. »

Distincts, mais complémentaires

Deux décennies plus tard, le MBAMSH compte 620 oeuvres dans ses réserves, en majorité de Jordi Bonet, mais aussi d’Ozias Leduc et de Paul-Émile Borduas. Le travail d’acquisition demeure un défi pour chaque musée, dont pour les musées régionaux, mais selon André Michel, les lignes directrices étaient claires à la fondation, et le demeurent. « Contrairement à d’autres institutions, nous n’acceptons pas toutes les oeuvres que l’on veut nous donner. Elles doivent être signées par des artistes qui ont été touchés par Saint-Hilaire, qui y ont habité ou qui ont peint les lieux. J’ai déjà refusé des oeuvres de Guido Molinari et de Claude Tousignant : j’aime leur travail, mais ça ne correspondait pas à notre mission. »

Il y a tout de même un défi à faire cohabiter dans un même espace trois grands artistes de générations différentes, un contraste esthétique qui pourtant attire chaque année entre 13 000 et 15 000 visiteurs, certains curieux d’admirer leurs oeuvres, d’autres de découvrir là où Leduc et Borduas ont vécu. Car entre le grand peintre des lieux de culte et l’instigateur du manifeste Refus global, premier signal en 1948 d’une Révolution tranquille à venir, il y avait plus qu’un lieu de résidence en commun, mais une réelle amitié, un respect mutuel.

Pour André Michel, « ce sont trois artistes complémentaires », eux qui ont décoré des églises, et servi d’inspiration pour les générations d’artistes qui les ont suivis. D’ailleurs, bien avant le fameux 1 %, cette politique culturelle qui intègre des oeuvres d’art aux édifices publics et gouvernementaux, le fougueux Jordi Bonet savait déjà s’imposer dans les universités et les hôpitaux, mais il demeure à jamais lié à l’imposante murale qui orne le foyer du Grand Théâtre de Québec.

On pourra d’ailleurs en explorer le processus d’élaboration dans le cadre de la prochaine exposition estivale du MBAMSH consacrée à Bonet, qui se tiendra du 2 juin au 29 septembre 2019. « On soulignera à la fois le 40e anniversaire de sa mort et le 50e anniversaire de la murale », déclare fièrement André Michel, ayant mis la main sur des ébauches de béton que Bonet a présentées à l’architecte Victor Prus pour le convaincre de se lancer dans cette grande aventure artistique qui a aussi fait couler beaucoup d’encre. Et tout cela a un peu pris sa source à Saint-Hilaire.