La ministre Jane Philpott lâche Justin Trudeau

Jane Philpott est considérée comme un des ministres les plus compétents et fiables du cabinet Trudeau. 
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Jane Philpott est considérée comme un des ministres les plus compétents et fiables du cabinet Trudeau. 

Les problèmes s’accumulent pour Justin Trudeau. Sa ministre responsable du Conseil du Trésor, Jane Philpott, a démissionné à son tour du cabinet, au motif qu’elle a perdu confiance dans le gouvernement à cause de l’affaire SNC-Lavalin. Cette proche de Jody Wilson-Raybould prend donc fait et cause pour son amie au point de ne même pas attendre la version des faits que doit livrer mercredi l’ancien conseiller du premier ministre, Gerald Butts. En coulisses, des députés se sentent trahis.

Mme Philpott entame sa lettre de démission en rappelant que les conventions constitutionnelles canadiennes exigent des membres du cabinet la solidarité ministérielle, c’est-à-dire qu’ils défendent « toutes les décisions du cabinet ». Il était devenu « intenable » pour elle d’offrir cette solidarité, explique-t-elle.

« Malheureusement, les efforts des politiciens et/ou des hauts fonctionnaires pour mettre de la pression sur l’ancienne procureure générale afin qu’elle intervienne dans la poursuite criminelle impliquant SNC-Lavalin et le contenu de ces efforts soulèvent de sérieuses préoccupations à mes yeux », écrit-elle.

Mme Philpott poursuit en disant que « les principes en jeu ici sont l’indépendance et l’intégrité de notre système de justice. C’est une doctrine fondamentale de la règle de droit que la procureure générale ne devrait pas être soumise à de la pression politique ou à de l’interférence en ce qui concerne l’exercice de sa discrétion dans les dossiers criminels. C’est avec tristesse que je dis que j’ai perdu confiance dans la manière dont le gouvernement a géré ce dossier ».

Carla Qualtrough la remplacera au Conseil du Trésor d’ici au remaniement ministériel, le troisième de l’année. Mme Philpott est considérée comme un des ministres les plus compétents et fiables du cabinet Trudeau. À titre de ministre de la Santé, elle avait copiloté avec Mme Wilson-Raybould le dossier de l’aide médicale à mourir ainsi que la légalisation de la marijuana.

On dit les deux femmes très proches. « Ce sont de grandes amies. Elles sont tout le temps en train de prendre un verre de vin ensemble », relate un député libéral qui ne veut pas être nommé. Pour cette raison, cette source, comme d’autres à qui Le Devoir a parlé, ne pense pas que cette démission en entraînera d’autres. « Ça m’apparaît comme un cas de “Je ne te laisserai pas partir toute seule”. Elles se sont peut-être “crinquées” l’une l’autre. »

Mme Philpott est d’ailleurs une de celles qui s’étaient portées à la défense de l’ancienne ministre de la Justice sur Twitter après la démission de cette dernière. « Tu m’as appris tellement, en particulier à propos de l’histoire, des droits et de la justice des autochtones. Je suis fière des lois sur lesquelles nous avons travaillé ensemble. » Son gazouillis était accompagné d’une photo des deux femmes debout sur un bateau, bras dessus, bras dessous. Lorsque Mme Wilson-Raybould a fait l’objet de commentaires négatifs anonymes à son sujet dans les médias, Mme Philpott a dénoncé ce « traitement offensant ».

Trahison

En coulisse, un autre député libéral se dit « outré » de cette démission. « J’éprouve un grand sentiment de trahison. » « En quoi leur intégrité [aux deux ministres démissionnaires] est-elle remise en question ? », demande cette personne, qui rappelle que l’affaire SNC-Lavalin n’a rien à voir avec une quelconque tentative de corruption. Mme Wilson-Raybould a allégué avoir subi des pressions « régulières et persistantes » de M. Trudeau et de son entourage pour qu’elle envisage d’ordonner à la directrice des poursuites pénales de négocier une entente avec SNC-Lavalin plutôt que de déposer des accusations criminelles.

Cet élu, qui se rappelle à quel point il a fallu travailler fort pour rebâtir le parti après le scandale des commandites, ne digère pas que « des soi-disant saintetés qui n’ont aucun attachement au Parti libéral, qui n’ont rien foutu pour le reconstruire » fassent tout partir en fumée pour des considérations « égoïstes ».

Les deux femmes n’ont pas de racines au Parti libéral du Canada. Mme Philpott, tout comme Jody Wilson-Raybould, a été élue pour la première fois à la Chambre des communes en 2015. Toutes deux disent vouloir demeurer dans le caucus libéral.

La procureure générale ne devrait pas être soumise à de la pression politique ou à de l’interférence en ce qui concerne l’exercice de sa discrétion dans les dossiers criminels

Le premier ministre aura donc deux décisions à prendre à cet égard. Déjà, des consultations informelles auprès du caucus avaient lieu depuis quelques jours pour décider si Mme Wilson-Raybould pouvait rester, elle qui avait refusé lors de sa comparution en comité de dire qu’elle avait confiance en M. Trudeau. Les consultations visaient justement à éviter de se mettre à dos ses proches en l’expulsant. Ces consultations peuvent-elles avoir convaincu Mme Philpott de partir ? Aucun libéral à qui Le Devoir a parlé ne s’est risqué à faire des conjectures.

La députée libérale Celina Caesar-Chavannes, une militante pour les droits des minorités, s’était aussi portée à la défense de Mme Wilson-Raybould lorsque l’affaire avait éclaté, y voyant un autre cas de femme forte qu’on tente de faire taire. Mme Caesar-Chavannes a annoncé samedi qu’elle ne serait pas candidate à l’automne. Cela ne veut pas dire qu’on ne doive pas ménager ses susceptibilités pour autant, pense-t-on. « Il faut gouverner d’ici octobre », indique une autre source.

Chaos

Le chef conservateur, Andrew Scheer, estime que ce départ prouve que le gouvernement de Justin Trudeau est « en plein chaos ». En point de presse en soirée, il a invité les autres ministres « à se poser la même question que Jane Philpott s’est posée ». « Est-ce pour cela que vous êtes venus en politique ? Pour soutenir un premier ministre qui renverse les lois pour faire profiter ses amis ? » Si aucun autre ministre n’emboîte le pas à Mme Philpott, ce sera la preuve pour M. Scheer que « la pourriture éthique qui gangrène ce gouvernement a avalé le Parti libéral en son entier ».

Le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, a réitéré par communiqué de presse sa demande d’une commission d’enquête.

Le chef conservateur ne se gêne plus pour parler d’un « scandale de corruption » en vertu duquel le premier ministre a cherché à aider ses amis. En fait, c’est plutôt SNC-Lavalin qui est accusée d’avoir corrompu des autorités libyennes. Le gouvernement plaide plutôt qu’il a agi pour préserver les quelque 9000 emplois de la firme d’ingénierie en sol canadien. En matinée, Justin Trudeau a d’ailleurs souligné à grands traits que ces emplois n’étaient pas uniquement québécois.

« Il est important de souligner qu’il y a des emplois potentiellement affectés à Corner Brook à Terre-Neuve, à Port Elgin en Ontario, à Grande Prairie en Alberta. Partout à travers le Canada. Notre travail, en tant que ministres, premier ministre, en tant que gouvernement, est de se battre pour les emplois canadiens partout et de le faire dans le respect de nos institutions et de l’indépendance judiciaire. »

Selon un coup de sonde effectué par la maison Nanos auprès de 750 personnes pour le compte du Globe and Mail, 55 % des Canadiens pensent que SNC-Lavalin devrait faire face à un procès criminel, contre seulement 35 % qui se disent pour une entente. Or, au Québec, il y a plus de gens pour une entente (48 %) que pour un procès (41 %). C’est la province où l’appui à un procès est le plus faible.

Séparer deux postes

Le premier ministre Justin Trudeau n’est pas convaincu, dans la foulée de l’affaire SNC-Lavalin, qu’il faille séparer les fonctions de ministre de la Justice et de procureur général présentement assumées par un seul et même ministre. « On peut toujours réfléchir sur les façons de faire mieux les choses, mais un changement aussi significatif que celui-là nécessiterait mûre réflexion et une quantité considérable d’analyse, a-t-il dit lundi matin. Ce n’est pas quelque chose que l’on fait sur un coup de tête ou comme si c’était un changement mineur. C’est quelque chose à considérer soigneusement et de manière responsable. » Depuis que Mme Wilson-Raybould a qualifié d’« inappropriées » les pressions qu’elle a subies pour intervenir dans le dossier SNC-Lavalin, des juristes ont rappelé que d’autres pays, dont la Grande-Bretagne, ont séparé le rôle de ministre de la Justice (qui siège au cabinet des ministres) de celui de procureur général (qui n’y siège pas).

Trudeau dit prendre «les choses au sérieux»

En soirée, lors d’un rassemblement à Toronto, Justin Trudeau a remercié Jane Philpott pour son travail. «Je sais que Mme Philpott se sentait comme ça depuis un certain temps et bien que ça me déçoive, je respecte sa décision de se retirer.» Il a été interrompu à répétition par des militants pour le bien-être animal ayant infiltré le rassemblement. Le premier ministre a reconnu que les événements des dernières semaines avaient suscité «des conversations importantes» sur le fonctionnement des institutions canadiennes. «Les inquiétudes de cette nature doivent être prises au sérieux et je peux vous assurer qu’on prend les choses au sérieux.»

Démission réclamée

Le député néodémocrate Charlie Angus réclame la démission du plus haut fonctionnaire du Canada, qui, selon lui, a été « profondément compromis » par son témoignage dans l’affaire SNC-Lavalin. Dans une lettre ouverte transmise au premier ministre Justin Trudeau, M. Angus juge que Michael Wernick, le greffier du Conseil privé, a été incendiaire et sensationnaliste lorsqu’il a indiqué au comité de la justice de la Chambre des communes qu’il se disait préoccupé par la possibilité que la rhétorique acerbe de certains politiciens ne mène à un assassinat au Canada. M. Wernick avait aussi défendu le bilan du gouvernement libéral sur les questions autochtones et l’intégrité. Selon M. Angus, ces déclarations étaient inappropriées pour un fonctionnaire qui doit être neutre politiquement. La Presse canadienne
14 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 5 mars 2019 01 h 08

    Leadership?

    Il est grandement temps que le premier ministre Trudeau ''lâche'' les anciens ministres Wilson-Raybould et Philpott. Bref qu'il les expulse du caucus libéral. Sa mollesse à cet égard trahit un manque évident de leadership. Est-il capable de changer la donne? J'ai toujours eu des forts doutes sur ses capacités de chef. L'heure de vérité approche.

    M.L.

  • Gilles Bonin - Inscrit 5 mars 2019 06 h 57

    Ces gentes dames

    vont faire un bout de chemin - plutôt vers la marge avec le temps; le Canada anglais, drapé dans son tartuffisme va continuer à brocarder le Québec et Jussstinnn va probablement s'en sortir... en tous les cas, c'est bien parti pour qu'il râfle largement la mise au Québec et le multiculturalisme et sa gueule en porte-étendard devraient lui assurer le sauver les meubles dans le Canada anglais, même s'il y perdra quelques plumes (honnn!!! que je démontre mon racisme primaire, systémique, etc.... On sait que ce sont les oiseaux qui perdent des plusmes; bon, mais ça, ça ne compte pas bien sûr...)

  • Hermel Cyr - Inscrit 5 mars 2019 08 h 18

    La « séparation des pouvoirs » quelle fable !

    Qui croit encore après tous ces siècles de parlementarisme britannique qu’il y a indépendance des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire? L’exécutif est formé de députés élus qui s’ils sont assez nombreux, contrôlent complètement l’exécutif et c’est l’exécutif qui au bout du compte contrôle le législatif en forçant l’adoption des lois, à travers des simagrées d’apparence d’indépendance et d’équilibre entre les deux.

    Même chose pour la relation exécutif-judiciaire. De la foutaise! L’exécutif nomme les juges à tous les niveaux, des amis du pouvoir s’entend, des juristes qui ne vont pas déroger des règles qui maintiennent le système en place. Souvenez-vous la réponse du juge en chef et ex-bâtonnier Michel Robert (ex-président du PLC et des jeunes libéraux) affirmant qu’il était normal que le gouvernement nomme des fédéralistes comme juges. Et l’ex-juge en chef de la Cour Suprême Antonio Lamer (lui aussi ex-président des jeunes libéraux) qui en 2008 répétait tel un perroquet le « sophisme du flat » de Jean Chrétien à propos du 50% +1 au référendum « 51 % plus un, ça dépend d'une crevaison des fois, quelqu'un qui a une crevaison en chemin pour aller voter. » (27 oct. 2008) … comme si les fédéralistes étaient les seuls à aller voter en voiture !

    L’indépendance des pouvoirs dans le parlementarisme britannique c’est de la grossière hypocrisie. Ce système politique produit les faux-semblants comme le foie produit la bille.

    Évoquer la séparation du politique et du judiciaire dans ce cas est un prétexte fallacieux. Disons les choses comme elles sont : le motif de Mme Philpott est personnel. C’est une amie qu’elle soutient … l’indépendance politique, c’est de la poudre aux yeux !

  • Daniel Grant - Abonné 5 mars 2019 08 h 21

    N’auriez-vous pas une indignation à géométrie variable Mme Philipott?

    Il ne faut surtout pas perdre confiance en nos institutions,
    mais ceux qui sont aux commandes et qui tentent de les amoindrir en abdiquant leur responsabilité envers ceux qu’ils représentent
    aux profits de groupes de pressions qui n’ont rien à foutre de l’intérêt général.

    Qui allons-nous bien mettre à la place de ceux qui sont visiblement de plus en plus manipulés par les pétrolières (industrie la plus corrompue; OCDE)?

    Où était votre indignation comme ministre de la santé quand vous avez permit que le glyphosate se retrouve dans nos assiettes, qu’est-ce qui n’a pas ébranler votre confiance dans les papiers de Monsanto?

  • Dianne Mailhot - Inscrite 5 mars 2019 08 h 45

    Plus pure que pure

    C’est clair que c’est un pusth de la part de ces dames pour que M. Trudeau démissionne et que Mme Raybould puisse se présenter comme chef de parti. Désolé mais en politique il est impossible de prétendre qu’il n’y a jamais d’ingérence. Jouer aux vierges offensées me dérange plus que l’ingérence elle-même.

    • Michel Lebel - Abonné 5 mars 2019 10 h 25


      Bizarre d'impression. Ces deux anciennes ministres préparent-elles un putsch contre Justin Trudeau? Vraiment étrange comme comportement. Elle veulent, semble-t-il, rester membres du caucus libéral, tout en n'ayant pas confiance dans le gouvernement et son premier ministre. Plutôt bizarre! À suivre.