L'ex-ministre fédérale de la Justice convoquée par ses pairs

Jody Wilson-Raybould a sollicité et obtenu une rencontre avec les membres du conseil des ministres, mais on ignore ce qui s’est dit au cours de ce huis clos.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Jody Wilson-Raybould a sollicité et obtenu une rencontre avec les membres du conseil des ministres, mais on ignore ce qui s’est dit au cours de ce huis clos.

Bien qu’au coeur de l’affaire SNC-Lavalin qui fait rage depuis dix jours, l’ex-ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould brillait par son absence. Tout a changé mardi : non seulement s’est-elle adressée à ses anciens collègues du cabinet, mais elle devrait comparaître au cours des prochains jours devant un comité parlementaire qui a décidé de l’inviter. Reste à savoir si le secret professionnel qu’elle a invoqué jusqu’ici pour rester silencieuse sera levé d’ici là.

Mme Wilson-Raybould a causé la surprise en sortant de la rencontre du conseil des ministres de Justin Trudeau, qu’elle avait pourtant quitté la semaine dernière en démissionnant de son poste aux Anciens combattants. « Mme Wilson-Raybould a demandé à venir parler au cabinet et on l’a invitée à venir », a expliqué le premier ministre.

L’ancienne procureure générale n’a cependant pas relaté la teneur des discussions. « Je consulte encore mon conseiller juridique », s’est-elle contentée de dire, expliquant devoir clarifier ce qu’elle peut dire publiquement en vertu du secret professionnel qui la lie au gouvernement. Elle a retenu à cette fin les services de l’ancien juge à la Cour suprême Thomas Cromwell. L’actuel ministre de la Justice, David Lametti, a aussi reçu le mandat de clarifier cet enjeu pour déterminer si le gouvernement, à titre de « client » de la procureure générale qu’était Mme Wilson-Raybould, peut libérer cette dernière de son secret, et dans quelle mesure.

La réponse à cette question devient de plus en plus pressante. Le Comité permanent de la justice, à majorité libérale, a en effet retourné sa veste mardi et décidé d’inviter Mme Wilson-Raybould à livrer sa version des faits d’ici lundi prochain.

« Tant et aussi longtemps qu’elle a le lien avocat-client, on ne peut rien faire. Elle va venir et dire : “Je ne peux pas parler, je ne peux rien dire” », a déploré le conservateur Pierre Paul-Hus. Il a donc un message pour le ministre Lametti. « Dépêche-toi ! Trouve la réponse au plus sacrant. » La crainte est identique du côté du NPD. « Dira-t-elle quinze fois d’affilée “Je ne peux pas répondre à cause du secret professionnel” ? », a demandé Murray Rankin, qui s’est par ailleurs dit « déçu » que des membres de l’entourage de M. Trudeau ne soient pas aussi invités à témoigner.

En tant que députée, Mme Wilson-Raybould n’est pas obligée de comparaître. Mais elle a lancé à la CBC, qui l’a interceptée avant que le comité prenne sa décision : « Je respecte le Comité de la justice et je comparaîtrai. »

Il y a dix jours, le Globe and Mail a allégué que l’entourage de Justin Trudeau aurait fait pression sur l’ex-ministre de la Justice afin qu’elle ne dépose pas d’accusations criminelles contre SNC-Lavalin et négocie plutôt un accord d’aveu de culpabilité sans condamnation. Une allégation que dément catégoriquement M. Trudeau et que Mme Wilson-Raybould n’a jamais commentée. Le bureau du premier ministre admet seulement que des « conversations » ont eu lieu et que celles-ci n’ont pas débordé du cadre permis.

Selon des documents judiciaires consultés par Le Devoir, c’est le 4 septembre 2018 que la directrice des poursuites pénales (DPP) a indiqué à SNC-Lavalin qu’un accord ne serait pas négocié. (Cette décision a été réitérée le 9 octobre.) Selon le bureau du premier ministre, Mme Wilson-Raybould aurait abordé le sujet avec Justin Trudeau deux semaines plus tard, le 17 septembre, et ce dernier lui aurait dit que la décision d’ordonner — ou non — à la DPP de changer de cap était la sienne. Le 5 décembre, Mme Wilson-Raybould a abordé le sujet avec le secrétaire principal de M. Trudeau, Gerald Butts, et celui-ci lui aurait dit de parler au greffier du Conseil privé. Le bureau de M. Trudeau refuse d’énumérer les autres conversations qui auraient pu avoir lieu avec d’autres membres de son entourage.

Enquête publique réclamée

M. Butts a démissionné lundi de son poste, mais cela n’a rien fait pour calmer la grogne de l’opposition. Celle-ci a fait front commun pour réclamer la tenue d’une enquête publique indépendante sur toute cette affaire.

Le départ de M. Butts « démontre le caractère corrosif de ce scandale qui se grignote un chemin jusqu’au coeur du bureau du premier ministre », a scandé le néodémocrate Charlie Angus.

Le chef conservateur Andrew Scheer, qui appuie la demande du NPD, a pour sa part soutenu que les allégations semblent démontrer une ingérence criminelle du cabinet du premier ministre dans le système judiciaire. Geste sur lequel la police devra enquêter, selon lui. « Je m’attends à ce que cette affaire soit bientôt portée à son attention, si ce n’est pas déjà fait. » Le Bloc québécois et le Parti vert réclament aussi une enquête publique. Les ministres de Justin Trudeau, pour leur part, ont plutôt déploré le départ de M. Butts, rappelant à quel point il était un pilier important de l’équipe.

Par ailleurs, le sort réservé à Mme Wilson-Raybould ces derniers jours a froissé la présidente du Conseil du Trésor, Jane Philpott, qui avait salué sur Twitter le travail de son amie le jour de sa démission. Elle a dénoncé le « traitement offensant » dont elle a été victime. Des sources anonymes ont rapporté à La Presse canadienne que l’ex-ministre était difficile, égocentrique et fustigeait ses collègues. « Je ne sais pas d’où venaient ces sources, mais elles étaient inacceptables », a tranché Mme Philpott.

Son collègue John Wilkinson, aux Pêches et aux Océans, a pour sa part soutenu que Mme Wilson-Raybould « ne se poserait jamais en victime ». « Jody est une personne réfléchie et forte. Jody prend ses décisions en fonction de ce que Jody pense être bon pour elle. »

2 commentaires
  • Louis Lapointe - Abonné 20 février 2019 13 h 03

    Wilson-Raybould a accepté de rentrer dans le rang en échange du départ de Butts.

    Wilson-Raybould a probablement accepté de rentrer dans le rang en échange du départ de Butts.

    Voilà pourquoi Butts est parti.

    Il a accepté de se sacrifier pour satisfaire Wilson-Raybould et sauver son ami Justin.

    Voilà également pourquoi cette dernière s'est présentée à la réunion du cabinet hier. En signe de paix, manifestant ainsi son intention d'enterrer la hache de guerre.

    La suite est écrite d'avance.

    Wilson-Raybould exonérera totalement Trudeau lors son témoignage à venir. Leurs échanges, bien que fermes, seront qualifiés de courtois et respectueux.

    Tout sera de la faute de Butts qui aurait fait des pressions sur Wilson-Raybould et qui, sournoisement, a suggéré de la rétrograder, Wison-Raybould y voyant des représailles parce qu'elle n'avait pas obtempéré ses exigences.

    Butts niera toute pression et motivera son remplacement au ministère de la Justice, non pas en raison d'une rétrogradation pour cause, mais par la nécessité d'avoir un ministre du Québec parfaitement bilingue pour affronter le nouveau gouvernement de la CAQ sur les nombreux fronts juridiques qui seront ouverts au sujet de la laïcité, l'immigration, l'abolition des commissions scolaires anglophones et l'aide à mourir, comme cela avait été le cas de Stéphane Dion qui avait été remplacé aux Affaires étrangères par Chrystia Freeland.

  • Serge Lamarche - Abonné 20 février 2019 16 h 05

    De l'air

    Encore des suppositions et des tergiversations farfelues avec aucune donnée. Il me semble qu'il faut savoir quelque chose avant de déblatérer des conclusions.