Le principal conseiller de Justin Trudeau démissionne

Gerald Butts, principal conseiller et ami personnel de Justin Trudeau, a démissionné dans la foulée de l’affaire SNC-Lavalin. Sur cette photo prise en avril 2018, on voit les deux hommes qui sortent d’une séance de travail au bureau du premier ministre.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Gerald Butts, principal conseiller et ami personnel de Justin Trudeau, a démissionné dans la foulée de l’affaire SNC-Lavalin. Sur cette photo prise en avril 2018, on voit les deux hommes qui sortent d’une séance de travail au bureau du premier ministre.

Le scandale SNC-Lavalin dans lequel s’engouffre le gouvernement de Justin Trudeau a fait une deuxième victime : Gerald Butts, le secrétaire principal du premier ministre, a démissionné de son poste afin, dit-il, de ne pas devenir un boulet pour son chef. À moins de huit mois de l’élection, c’est une pièce maîtresse que perd l’équipe libérale, soit celui qui était considéré comme le cerveau politique du gouvernement et qui était devenu le paratonnerre de la hargne de l’opposition.

« Récemment, des sources anonymes m’ont accusé d’avoir fait pression sur l’ancienne procureure générale, l’honorable Jody Wilson-Raybould, afin d’offrir à SNC-Lavalin la possibilité de négocier un accord de réparation, écrit M. Butts. Je nie catégoriquement les allégations selon lesquelles moi ou un membre de ce cabinet [aurions] tenté d’influencer Mme Wilson-Raybould. Nous respectons le rôle unique qu’est celui de procureure générale. »

Selon nos informations, M. Trudeau n’a pas demandé la démission de son conseiller. C’est lui qui la lui a offerte après mûre réflexion. Sa démission s’ajoute à celle de Mme Wilson-Raybould, qui a quitté le cabinet la semaine dernière après que Justin Trudeau eut déclaré que sa présence au Conseil des ministres était la preuve qu’elle n’avait rien à reprocher au gouvernement.

Depuis que le Globe and Mail a allégué que l’entourage de M. Trudeau avait fait pression sur Mme Wilson-Raybould pour qu’elle ne dépose pas d’accusations criminelles contre le géant SNC-Lavalin et négocie plutôt un accord, M. Butts était dans la mire publique. Selon la version du bureau du premier ministre, Mme Wilson-Raybould a pris l’initiative de soulever la question avec M. Butts en décembre, et ce dernier lui aurait dit de s’adresser au greffier du Conseil privé. Ce serait la seule fois que M. Butts aurait discuté de cette affaire avec l’ancienne ministre de la Justice.

Les partis d’opposition à la Chambre des communes veulent entendre la version des faits de Gerald Butts en comité parlementaire. Jusqu’à présent, la majorité libérale sur le comité s’y est opposée. Le comité doit se rencontrer à huis clos mardi pour reconsidérer la question. M. Butts réitère qu’il n’a rien à se reprocher, mais que les apparences ont aussi leur importance.

« La réalité, c’est que ces allégations existent. Elles ne peuvent pas et elles ne doivent en aucun cas faire obstacle au travail essentiel qu’effectuent le premier ministre et son bureau au nom de tous les Canadiens. Ma réputation est ma responsabilité. C’est à moi de la défendre. C’est dans les meilleurs intérêts [sic] du cabinet et de son important travail que je démissionne. »

En coulisses, on reconnaît que M. Butts était depuis le premier jour du gouvernement Trudeau le paratonnerre des critiques. Les sites Web conservateurs aimaient le détester. « Il n’est pas aveugle. Il sait qu’il y a beaucoup de gens qui n’arrêteront pas [de l’attaquer et d’attaquer par extension les libéraux] tant qu’il sera dans l’arène politique. »

Or, si les libéraux espéraient que le départ de M. Butts retirerait de l’équation ce personnage controversé, sa démission surprise a au contraire ravivé leurs critiques. Conservateurs, néodémocrates et bloquistes ont sommé Justin Trudeau de relever une fois pour toutes Mme Wilson-Raybould de son secret professionnel afin qu’elle puisse livrer sa version des faits.

Car la lettre de démission de Gerald Butts pose plus de questions qu’elle n’en résout, selon le conservateur Pierre Paul-Hus, puisque le stratège politique martèle n’avoir rien fait de mal. « S’il y a eu ingérence, qui l’a faite ?, demande le député. Tant et aussi longtemps que Mme Wilson-Raybould n’aura pas le droit de parler, on sera en droit de se demander qui d’autre alors a fait pression, si ce n’est pas lui. »

Le néodémocrate Alexandre Boulerice est d’avis que M. Butts « mange le coup pour éviter que ce soit Justin Trudeau qui subisse le choc politique ». Mais son départ laisse penser, selon lui, que Gerald Butts part surtout parce qu’il a bel et bien quelque chose à se reprocher, ou parce que le bureau du premier ministre prévoit que Jody Wilson-Raybould « a encore des choses fracassantes à dire ». Le chef du NPD, Jagmeet Singh, a réclamé lundi, comme la chef du Parti vert, Elizabeth May, une enquête publique sur toute cette affaire.

« Il y a quelque chose de grave, c’est manifeste, a quant à lui dénoncé le bloquiste Rhéal Fortin. Et quand M. Butts nous dit qu’il démissionne pour ne pas être une distraction, il a raté son coup parce qu’il confirme qu’il y a effectivement un gros, gros problème au bureau du premier ministre. »

De grands amis

Dans un bref commentaire diffusé sur Twitter, M. Trudeau a déclaré que « Gerald Butts a servi notre gouvernement — et notre pays — avec intégrité, sagesse et dévouement. Je tiens à le remercier pour son service et son amitié indéfectible ».

Dans son autobiographie de 2014, Justin Trudeau décrit Gerald Butts comme son « meilleur ami » et son « plus proche conseiller ». Les deux hommes ont étudié ensemble la littérature anglaise à l’Université McGill. Gerald Butts a même aidé Justin Trudeau à rédiger le fameux éloge funèbre qu’il a prononcé aux funérailles d’État de son père en 2000, oraison touchante qui avait grandement contribué à susciter l’intérêt du public pour le jeune homme et à engendrer des conjectures sur ses ambitions politiques.

Immanquablement, M. Butts se trouvait aux côtés de M. Trudeau depuis sa campagne au leadership de 2012. Aucune décision importante n’était prise sans que les deux hommes en discutent. Il était plus que son bras droit : il était aussi les yeux et les oreilles du premier ministre, accompagnant même la ministre Chrystia Freeland aux États-Unis pour négocier l’accord de libre-échange.

Gerald Butts, 47 ans, est un opérateur politique de l’ombre depuis toujours. Dans sa jeunesse, sur recommandation de sa tante sénatrice, il travaille pour le sénateur Allan MacEachen à la préparation de mémoires qui ne seront jamais publiés. Il passe ensuite à la scène politique provinciale, devenant en 1999 le conseiller principal du libéral Dalton McGuinty. Gerald Butts accompagne ce dernier pendant ses deux mandats de premier ministre de l’Ontario. Déjà à cette époque, on le considérait comme le cerveau politique de l’administration McGuinty et il avait conservé ce rôle auprès de Justin Trudeau. Il fait une pause de la politique de 2008 à 2012, devenant le président du groupe environnemental World Wildlife Fund.

Une chronologie de l'affaire SNC-Lavalin

19 février 2015 — La GRC annonce qu’elle porte des accusations découlant des relations commerciales entretenues par la société en Libye. SNC-Lavalin publie une déclaration dans laquelle elle affirme que ces accusations sont sans fondement et qu’elle plaidera non coupable. Une condamnation empêcherait l’entreprise de soumissionner sur des contrats pour le gouvernement fédéral, ce qui aurait potentiellement des effets dévastateurs sur elle.

 

19 octobre 2015 — Les libéraux remportent l’élection fédérale et ravissent le pouvoir aux conservateurs. Deux semaines plus tard, le premier ministre, Justin Trudeau, nomme Jody Wilson-Raybould au poste de ministre de la Justice et procureure générale du Canada. Elle est la première personne autochtone à occuper ce poste, qui regroupe des tâches de politicien (diriger le ministère de la Justice) et d’avocat (supervision des poursuites judiciaires).

 

Printemps 2018 — Le gouvernement Trudeau annonce qu’il compte mettre en place un régime d’accords de poursuite suspendue (APS) en plus de modifier le Régime d’intégrité, qui peut empêcher une entreprise fautive de décrocher des contrats gouvernementaux. Des modifications au Code criminel permettraient d’octroyer des «accords de réparation» négociés entre les procureurs et les entreprises accusées, qui leur permettraient d’éviter des procédures au criminel en échange du versement de sommes d’argent en guise de réparation pour des mauvais agissements. SNC-Lavalin appuie une telle entente, notamment lors de rencontres avec des responsables dans le bureau du premier ministre.

 

9 octobre 2018 — La firme d’ingénierie dévoile qu’elle ne sera pas invitée à négocier un accord de réparation avec les procureurs fédéraux pour le moment, une décision que SNC-Lavalin conteste devant les tribunaux. Cette procédure suit son cours.

 

14 janvier 2019 — Justin Trudeau remanie son cabinet après la démission du président du Conseil du Trésor, Scott Brison. Mme Wilson-Raybould est transférée de la Justice aux Anciens Combattants, ce qui est largement considéré comme une rétrogradation. David Lametti, un député de Montréal et ancien professeur de droit, devient ministre de la Justice. Mme Wilson-Raybould publie une longue lettre dans laquelle elle revient sur son expérience de ministre de la Justice et note qu’il reste encore beaucoup à faire pour la réconciliation avec les peuples autochtones.

 

7 février — Citant des sources anonymes, le « Globe and Mail » rapporte que les collaborateurs de M. Trudeau « ont tenté de faire pression sur Jody Wilson-Raybould alors qu’elle était ministre de la Justice pour qu’elle intervienne dans les poursuites pour corruption et fraude du groupe montréalais d’ingénierie et de construction SNC-Lavalin », et qu’une exaspération due à son manque de coopération était l’une des raisons ayant mené à son départ à la tête du ministère de la Justice. M. Trudeau nie toute irrégularité. Citant le privilège du secret professionnel des avocats, Mme Wilson-Raybould refuse de parler des discussions qu’elle a eues dans cette affaire alors qu’elle était procureure générale.

 

11 février — Le commissaire fédéral à l’éthique, Mario Dion, annonce qu’il ouvre une enquête. Lors d’une comparution publique à Vancouver, M. Trudeau déclare avoir parlé à Mme Wilson-Raybould et avoir confirmé avec elle que toutes les décisions concernant le dossier de SNC-Lavalin lui appartenaient entièrement. Le fait qu’elle se trouve toujours dans son cabinet parle de lui-même, affirme-t-il.

 

12 février — Mme Wilson-Raybould démissionne du poste de ministre des Anciens Combattants. Elle indique avoir embauché l’ancien juge de la Cour suprême, Thomas Cromwell, pour la conseiller sur les limites du secret professionnel de l’avocat dans cette affaire. À Winnipeg, M. Trudeau se dit surpris et déçu de la démission de Mme Wilson-Raybould et estime que si elle sentait une pression indue dans son rôle de procureur général, elle avait le devoir de le lui signaler.

 

13 février — Le comité de la justice de la Chambre des communes débat de sa propre enquête sur la question. Forts de leur majorité au comité, les libéraux convoquent une réunion à huis clos et entendent certains hauts fonctionnaires (M. Lametti, ministre de la Justice, le plus haut fonctionnaire de son ministère et le greffier du Conseil privé) qui peuvent parler de la tension qui existe entre les fonctions du ministre de la Justice en tant que politicien et ses responsabilités en tant que procureur général du Canada. Les libéraux jugent qu’il s’agit des premiers pas d’une enquête prudente. L’opposition y voit plutôt un effort de dissimulation.

 

15 février — M. Trudeau affirme, à Ottawa, que Mme Wilson-Raybould lui avait demandé en septembre s’il la guiderait d’une manière ou d’une autre dans le dossier de SNC-Lavalin; il assure qu’il lui a dit qu’il ne le ferait pas.

 

18 février — Le conseiller le plus proche et ami de M. Trudeau, Gerald Butts, démissionne de son poste de secrétaire principal. Il nie toute irrégularité, mais affirme que sa présence au bureau du premier ministre est devenue une source de distraction.

5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 18 février 2019 23 h 17

    et oui la federation canadienne une creatiure a l' esprit anglais

    Ce cher Trudeau en aurait -il plus sur ses épaules qu'il puisse en porter, les souliers de papa seraient-ils difficile a porter, la fédération canadienne n'est elle pas a l'origine une créature dans l'esprit anglais

  • Denis Paquette - Abonné 19 février 2019 06 h 46

    un pays qui dans les faits est devenu quasi anarchiste

    pas facile d'administrer la fédération canadienne qui est un pays a plusieur niveaux de pouvoirs , comme les anglais de l'époque les aimaient, la question que l'on peut alors se poser comment protéger la democratie la democratie dans ces conditions, quand les différends pouvoirs revent de posseder en exclusivité le pouvoir , voila la difficulté de notre fédération

  • Denis Paquette - Abonné 19 février 2019 07 h 05

    la federation canadienne plusieurs pays dans un , que va-t-il arrivé quand la reine décèdera

    Pauvre Justin ,pas facile de reprendre le pouvoir dans les confitions ou son pere l'avait créé et imaginé ma conviction est que c'est ca ou laisser la place a toutes les factions , peut être que la federation est plusieurs pays dans un

  • Denis Paquette - Abonné 19 février 2019 07 h 05

    la federation canadienne plusieurs pays dans un , que va-t-il arrivé quand la reine décèdera

    Pauvre Justin ,pas facile de reprendre le pouvoir dans les confitions ou son pere l'avait créé et imaginé ma conviction est que c'est ca ou laisser la place a toutes les factions , peut être que la federation est plusieurs pays dans un

  • Guy Dugas - Inscrit 19 février 2019 07 h 18

    Vrai ou leurre

    Il m'est évident que cette démission a pour bût de détourner l'attention des canadiens, ainsi à hui mois des élections fédérales M.Trudeau sera libéré, pense-t-il de cette papate chaude qu'est l'affaire SNC-Lavallin.