La ministre Jody Wilson-Raybould démissionne du cabinet Trudeau

La ministre démissionnaire Jody Wilson-Raybould
Photo: Sean Kilpatrick Archives La Presse canadienne La ministre démissionnaire Jody Wilson-Raybould

Justin Trudeau se dit « surpris » et « déçu » par la démission de sa ministre Jody Wilson-Raybould et l’estime « incompatible » avec les conversations qu’il a eues avec elle, notamment lorsqu’elle a accepté le mois dernier d’être mutée aux Anciens combattants. Le premier ministre estime que son gouvernement n’a fait que son travail en s’informant du dossier de SNC-Lavalin et que si Mme Wilson-Raybould estimait les démarches inappropriées, elle aurait dû l’en avertir.

« Si elle avait l’impression que le gouvernement n’avait pas bien fait sa job, n’a pas respecté toutes les normes, c’était sa responsabilité de venir m’en parler à l’automne, ce qu’elle n’a pas fait, a lancé M. Trudeau. Alors pour moi, c’est une surprise et honnêtement, oui, je suis déçu de sa décision parce que je ne la comprends pas au complet. »

Selon M. Trudeau, concernant SNC-Lavalin, « notre gouvernement a fait son travail correctement en respectant toutes les normes établies ». Selon lui, aucun ministre ne s’est plaint à l’époque où les conversations au sujet de SNC-Lavalin ont eu lieu que celles-ci étaient inappropriées. Et si une telle plainte avait été formulée, a-t-il pris la peine de souligner, cela « ne serait pas quelque chose qui est couvert par le secret professionnel » qu’invoque Mme Wilson-Raybould pour ne pas offrir sa version des faits.

Un peu avant midi mardi, Mme Wilson-Raybould a publié une lettre expliquant que c’est avec le « coeur gros » qu’elle avait remis au premier ministre sa démission en tant que ministre. Elle demeure députée libérale pour l’instant. Son entourage refuse de dire si elle sera candidate cet automne. Le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, assumera l’intérim aux Anciens combattants.

La lettre de démission de la ministre Jody Wilson-Raybould

M. Trudeau avait déclaré lundi avoir parlé à deux reprises à Mme Wilson-Raybould en autant de jours et avoir toujours confiance en elle. Il avait aussi laissé entendre que le fait qu’elle soit encore au cabinet était la preuve qu’elle n’avait pas fait l’objet de pressions indues comme l’a allégué le Globe and Mail. Son entourage, citant l’analyse de certains juristes, faisait valoir que si une ligne avait été franchie, la ministre n’aurait eu d’autre choix que de démissionner…

La ministre a-t-elle démissionné pour répondre à cette affirmation de son patron ? « Ceux qui s’interrogent sur la décision de Mme Wilson-Raybould de démissionner peuvent m’ajouter à la liste ! » a répondu M. Trudeau. Il a répété à plusieurs reprises que cette démission lui paraissait incohérente, puisque Mme Wilson-Raybould a accepté en janvier dernier de demeurer au cabinet.

Mme Wilson-Raybould se trouve au coeur d’une controverse depuis que le Globe and Mail a soutenu qu’elle avait fait l’objet d’une « pression soutenue » de la part de l’entourage de Justin Trudeau afin de considérer la conclusion d’un accord de poursuite suspendue (APS) avec SNC-Lavalin. SNC-Lavalin fait l’objet d’une poursuite criminelle qui pourrait, à terme, l’empêcher de soumissionner pour des contrats gouvernementaux et mener à sa débâcle. Un APS lui permettrait de reconnaître ses torts (le versement de pots-de-vin en Libye) et de payer une pénalité tout en continuant de faire des affaires. Un APS n’a pas été négocié avec SNC-Lavalin.

M. Trudeau a nié avoir demandé à la ministre de donner instruction à ses procureurs de laisser tomber la poursuite. L’entourage de M. Trudeau reconnaît que des conversations ont eu lieu avec la ministre, mais seulement pour lui demander pourquoi un APS n’avait pas été considéré.

Secret professionnel

Mme Wilson-Raybould n’a pour sa part jamais démenti ni commenté l’histoire du quotidien torontois, invoquant le secret professionnel qui la lie au gouvernement en tant qu’ancienne procureure générale. Dans sa lettre de démission, elle dit étudier les moyens de contourner ce secret pour s’exprimer publiquement.

« Je suis consciente que plusieurs Canadiens aimeraient que je m’exprime sur des enjeux ayant fait l’objet d’une couverture médiatique au cours de la dernière semaine. Je suis en train d’obtenir des conseils pour savoir de quels sujets j’ai légalement le droit de discuter à ce propos, et à cette fin, j’ai retenu les services juridiques de l’honorable Thomas Albert Cromwell [ancien juge à la Cour suprême du Canada]. » Joint par Le Devoir, M. Cromwell a indiqué qu’il ne ferait aucun commentaire.

Le Parti conservateur et le NPD demandent à Justin Trudeau de lever ce secret professionnel. « Plus il refusera, plus il aura l’air coupable », a lancé le chef conservateur Andrew Scheer. « Il a dit hier [lundi] que sa présence au cabinet “parlait d’elle-même”. Alors aujourd’hui, sa démission parle d’elle-même. »

Sur le fond de l’affaire, le NPD s’oppose, malgré les emplois en jeu, à la conclusion d’une entente avec SNC-Lavalin, estimant que cela reviendrait à favoriser les amis du pouvoir, tandis que le Parti conservateur refuse pour l’instant de se prononcer. Le premier ministre du Québec, François Legault, est en faveur d’un APS parce qu’il ne croit pas qu’il faille « pénaliser les milliers d’employés qui travaillent à SNC-Lavalin ».

Une réhabilitation politique ?

Toute cette histoire a pour toile de fond un débat sur la valeur de Mme Wilson-Raybould en tant que ministre et joueuse d’équipe. À la suite du remaniement de janvier, celle qui a été la première ministre fédérale autochtone du Canada avait rédigé une longue lettre dans laquelle elle rappelait l’importance du principe d’indépendance judiciaire et de la réconciliation avec les Autochtones. Cette lettre avait été interprétée comme une façon de laisser entendre qu’elle avait été rétrogradée parce qu’elle tenait tête au gouvernement.

Un article de La Presse canadienne publié vendredi a apporté un éclairage alternatif. Citant des gens ayant travaillé avec elle, il parle de Mme Wilson-Raybould comme d’une « épine au pied », quelqu’un « avec qui il était difficile de s’entendre », qui « admonestait ouvertement ses collègues ministres à la table du cabinet » et à qui les autres avaient de la difficulté à faire confiance.

Les récriminations sur son caractère étaient entendues de manière informelle depuis longtemps sur la colline. En trois ans, Mme Wilson-Raybould a eu quatre attachés de presse différents, trois directeurs des communications et quatre chefs de cabinet. Elle s’est retrouvée sans attaché de presse pendant presque six mois en 2017. Mme Wilson-Raybould n’a pas non plus mené à terme l’importante révision des peines minimales promise par les libéraux.

L’Union des chefs autochtones de Colombie-Britannique a publié une lettre ouverte mardi demandant au premier ministre de condamner « ces sous-entendus racistes et sexistes ». Les signataires estiment que cette campagne anonyme de diffamation est un relent de la période coloniale visant à perpétuer les stéréotypes à propos des Autochtones.

4 commentaires
  • Gilles Bousquet - Abonné 12 février 2019 18 h 11

    L'.Ouest canadien qui tape sur le Québec ici

    Quele plaisir pour l'Ouest canadien de nuire au Québec par ( SNC-Lavalin ). Ce Québec vilain, qui ne veut rien savoir du pétrole, presque pas sale, de l'Alberta !

  • Yvon Pesant - Abonné 13 février 2019 05 h 45

    Déplaisir

    Ils auraient dû y penser, les grands patrons et autres magouilleurs porteurs du flambeau naguère étendard aujourd’hui torchon grandement souillé par leur faute de SNC-LAVALIN.

    Le Québec pouvait se vanter d’avoir un beau et grand fleuron à l’enseigne de son génie. Le malheur veut que son lys se trouve sali par la boue pour ne pas dire la merde dans laquelle ces gens ont mis la firme SNC-L. Une firme de génie désormais reconnue mondialement non plus pour la grandeur professionnelle dutravail de ses employés mais pour la bassesse vénale et véreuse de ses dirigeants.

    Il en a été de même avec le gouvernement québécois de l’ère par trop odieusement libérale des Jean Charest et consorts qui se graissaient copieusement les pattes aux frais de monsieur et madame Toulemonde. Des pattes à la Arthur Porter et compagnie amicale ou pas qui évoluaient dans ce même genre de merdier dont la consistance se retrouve maintenant dans l’éventail qui nous la retourne en éclaboussant tout le monde.

    Pour notre plus grand déplaisir, au demeurant, parce que c’est cette image malpropre et malsaine de nous que ces personnes laissent dans le profond et sombre sillon qu’elles creusent et laissent derrière elles comme héritage pourri pour les autres.

  • Yvon Beaudoin - Abonné 13 février 2019 06 h 35

    Pendant xe temps-la dans l'iuest d'Ottawa

    Pendant ce temps-la dans l'ouest d'Ottawa, a Halifax et au B.C, on se bidonne apres que la marine est signe un gros contrat de dizaines de milliards dedie et fait sur mesure pour Lockheed et les compagnies sous-traitantes surtout de l'Ontario. Dans les officines liberales de la capitale et de l'etat-major de la royale armee on veille au grain pour s'assurer que l'argent aboutisse au bon endroit...

  • Gilles Tremblay - Inscrit 13 février 2019 13 h 43

    Ça pu les relents de la commission Charbonneau

    Assurément que les politiciens véreux non pas intérêt à ce que SNC-Lavalin se retrouve devant les juges, malgré l'indulgence à l'égard des deux pourris , Pierre Duhaime (PDG) et le numéro deux Riadh Ben Aïssa, qui, on s'en doute, contribués directement et ou indirectement à beurrer les caisses des partis politiques. On réalise, avec le temps, que la Commission Charbonneau aurait fait un ravage d'enfer dans ce tas crasseux si le parti au pouvoir au Québec n'avait pas mis un frein politique au processus juridique d'investigation.