Du populisme au Canada? Où ça?

En matière de populisme, le Canada n’est pas en reste et a emboîté le pas à la tendance mondiale des dernières années. Mais fidèle à sa réputation de pays poli, contrit et modéré, il ne fait pas le poids par rapport à ce qui se passe à l’étranger. Son populisme reste en grande partie inclusif et mesuré, selon les experts consultés.

Professeur de sciences politiques à l’Université Simon Fraser, David Laycock dissèque le populisme depuis les années 1980. Il est l’auteur de deux livres sur le sujet : Le populisme et la pensée démocratique dans les prairies canadiennes de 1910 à 1945 ainsi que La nouvelle droite et la démocratie au Canada. Comprendre le Parti réformiste et l’Alliance canadienne.

M. Laycock définit le populisme comme un discours politique consistant à placer en opposition le « peuple » et une « élite » ayant failli à bien le représenter. Cette élite est souvent mal définie et prend différents visages selon que le populisme provient de la gauche (les acteurs économiques) ou de la droite (les intellectuels, les mandarins de l’État, les médias, les féministes, les syndicats). Car pour lui, le populisme n’est qu’un véhicule n’ayant aucune idéologie intrinsèque. Il peut être de gauche ou de droite.

Un passé ancré dans la gauche

« Autant aux États-Unis qu’au Canada, à partir des années 1870, la forme prédominante de populisme était celle de gauche, pas de droite. Elle poussait pour que le gouvernement adopte des éléments de l’État-providence », rappelle-t-il en énumérant le Crédit social, la Fédération coopérative du Commonwealth (le CCF, ancêtre du NPD) et les Fermiers unis (de l’Alberta, de l’Ontario — le UFO —, du Manitoba et du Canada).

Laurie Adkin, qui donne un cours sur le populisme de droite radical à l’Université d’Alberta, estime elle aussi que « le populisme a une longue histoire au Canada, particulièrement dans l’ouest du pays ». Elle l’explique par le fait que l’Ouest canadien, contrairement au Québec et à l’Ontario, a été colonisé par des vagues migratoires différentes, provenant de l’Europe de l’Est et des États-Unis, ayant apporté avec elles une culture politique propre, libertarienne et évangéliste.

Regain de la droite

Les deux politicologues estiment que le populisme de droite est aujourd’hui le plus fréquent au Canada, incarné en Ontario par Doug Ford et au fédéral par Maxime Bernier, le chef du nouveau Parti populaire, et dans une moindre mesure par le conservateur Andrew Scheer.

« Ils partagent l’opinion de l’extrême droite américaine voulant que les scientifiques qui parlent de changements climatiques fassent partie d’une sorte de conspiration socialiste pour imposer un État interventionniste aux contribuables », dit Mme Adkin.

Selon M. Laycock, le populisme peut être inclusif ou exclusif. L’exclusif consiste à définir le peuple de manière à exclure certaines personnes, bien souvent les immigrants ou les membres des minorités ethniques et religieuses. Si le populisme exclusif est davantage l’apanage de la droite, le populisme de droite n’est pas nécessairement exclusif pour autant. Le Canada en est la preuve.

Doug Ford, dit M. Laycock, « est le politicien populiste le plus en vue au Canada ». Et pourtant, « Doug Ford plaît aux immigrants et aux minorités qui se concentrent dans le Grand Toronto. […] Son populisme de droite est bien moins exclusif que la plupart des populismes de droite comparables qu’on trouve en Amérique du Nord ou en Europe. »

De même, ce populisme à la canadienne se distingue quant à ses objectifs. La version européenne est souvent l’affaire de « chauvins sociaux », des gens favorables à la préservation, voire à la bonification de l’État-providence, mais désireux d’en réserver les bénéfices aux citoyens de souche.

« Un des signes distinctifs du populisme de droite au Canada, autant au provincial qu’au fédéral, est qu’on veut réduire l’État-providence et réduire les impôts plutôt que d’exclure certains groupes des bénéficiaires, note M. Laycock. […] Dans le cas de Doug Ford, on a affaire à une forme assez traditionnelle de conservatisme militant pour un rapetissement de l’État. Il a recours à beaucoup d’artifices propres au populisme, mais quand on y regarde de plus près, c’est essentiellement un message conservateur. »

Mme Adkin est d’accord avec le fait que la version canadienne du populisme n’a rien à voir avec ce qu’on voit ailleurs dans le monde. « L’extrême droite populiste ne s’est pas (encore) imposée autant qu’aux États-Unis ou en Europe. » Elle l’explique par le fait que notre système de taxation réduit de beaucoup les inégalités et que celles-ci, même si elles augmentent, ne sont pas aussi marquées qu’ailleurs dans le monde.

Pas de populisme

Michael Adams abonde. Le président de l’institut Environics, auteur du livre Est-ce que ça pourrait arriver ici ? Le Canada à l’époque de Trump et du Brexit, estime que le Canada souffre en quelque sorte de « populism-envy » ! « Tout n’est pas du populisme. Nous avons eu une alternance de gouvernements conservateurs et libéraux depuis la Confédération. […] Beaucoup de ce qu’on voit aujourd’hui n’est que l’oscillation normale du balancier politique. Je ne veux pas froisser mes concitoyens, mais ils regardent le Brexit, ce qui arrive en Europe et aux États-Unis et ils présument que si ça arrive là-bas, ça doit arriver ici. »

Pour lui, l’incarnation canadienne du populisme est Maxime Bernier et il faudra attendre cet automne pour voir si son Parti populaire est… populaire. « S’il n’obtient qu’un ou deux sièges, il pourrait devenir une sorte de Crédit social, qui est dans le vent pendant un temps et qui disparaît ensuite. »

Un populisme contre un autre

Le militant de gauche Avi Lewis estime pour sa part que le populisme est très présent au Canada. Il cite le groupe Ontario Proud, piloté par un ancien stratège conservateur fédéral, que d’aucuns estiment qu’il a contribué à la défaite de Kathleen Wynne en Ontario à coups de vidéos virales dénigrantes. Le groupe songe à servir la même médecine à Justin Trudeau cet automne.

« L’antidote au populisme de droite est le populisme de gauche, dit M. Lewis. Les deux courtisent les mêmes électeurs, pense-t-il. Une majorité de travailleurs ont la même impression qu’il existe un fossé entre le discours politique et médiatique rassurant à propos d’une économie qui va bien, d’un taux de chômage bas, d’un Canada où il fait bon vivre, et leur expérience, c’est-à-dire […] des emplois précaires dépourvus de pension et une dégradation des services publics. »

Mais au lieu d’exploiter cette anxiété pour exclure, la gauche doit s’en servir comme justification pour appuyer des idées audacieuses : un forfait cellulaire à données illimitées à 20 $ par mois pour tous que les géants des télécommunications seraient obligés d’offrir sous peine de nationalisation, des transports collectifs gratuits, ou encore des services de garde partout au pays. « Si nous déboulonnons le mythe qu’il n’y a pas d’argent et que nous regardons plutôt où il se trouve, on va l’obtenir et les gens vont nous appuyer en masse. »

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