Lutter contre les inégalités par le renforcement du militantisme

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Oxfam a développé une stratégie de lutte contre les inégalités au Pérou.
Photo: Luz Mendoza Unsplash Oxfam a développé une stratégie de lutte contre les inégalités au Pérou.

Ce texte fait partie du cahier spécial Développement international

Depuis 1980, les gouvernements qui se succèdent au Pérou sont constamment aux prises avec de graves problèmes. Il y eut d’abord des difficultés d’ordre économique, puis l’arrivée de la guérilla gauchiste du Sentier lumineux. L’élection d’Alberto Fujimori en 1990 apporte quelques années de calme relatif, mais en 2000, ce dernier quitte ses fonctions. Ce sont en fait les trois derniers présidents du pays qui seront forcés de démissionner sous des allégations de corruption. Le nouveau président, Martín Vizcarra, n’est en place que depuis l’an dernier.

Ode Lunardi, une Montréalaise de 33 ans, était arrivée au Pérou en 2015 dans le contexte d’ébullition sociale lié aux élections. La jeune femme en est revenue le mois dernier, après un séjour de trois ans comme coopérante volontaire pour Oxfam-Québec. « Au Pérou, Oxfam a développé une stratégie de lutte contre les inégalités, explique Ode Lunardi. Au cours de ces élections, nous avons mis sur pied une coalition regroupant des acteurs de la société civile qui tentent de relever les défis posés par les différents aspects de l’inégalité économique, environnementale et de genre. »

Pour y arriver, trois groupes qui n’ont pas l’habitude de se retrouver autour d’une même table ont été réunis : la société civile traditionnelle, les groupes de jeunes militants et les journalistes d’enquête et de la presse indépendante. L’objectif : allier toutes ces forces militantes afin de suivre en temps réel l’action du gouvernement et de s’assurer que celle-ci prend en compte leurs attentes, notamment sur les questions liées à l’emploi et à la précarité.

Après les élections, on a procédé à l’évaluation des actions avec les acteurs avec qui on travaillait, et on s’est aussi questionné sur la valeur ajoutée d’Oxfam dans le contexte

Pour faire circuler l’information, la plateforme Actúa.pe a été créée. « Actúa signifie “agir” et pe, tout en étant l’URL du pays, en argot péruvien, ça signifie aussi “s’adresser à quelqu’un de manière informelle”. On pourrait traduire par “c’est à toi d’agir!” », explique la coopérante.

Durant la campagne électorale, de nombreuses activités ont été organisées sous la bannière d’Actúa, comme un forum des candidats etune déclaration de la société civile sur les inégalités. « Après les élections, on a procédé à l’évaluation des actions avec les acteurs avec qui on travaillait, et on s’est aussi questionné sur la valeur ajoutée d’Oxfam dans le contexte », raconte Ode Lunardi.

L’expérience s’est avérée enrichissante. Tous les groupes participants se sont nourris de l’expérience des autres. Par exemple, les acteurs de la société civiletraditionnelle ont aimé d’être en contact de jeunes militants. L’exercice leur a entre autres permis de soumettre leur vocabulaire et leurs arguments à cet auditoire tout en s’ajustant. De leur côté, les jeunes, habitués aux manifestations et aux grandes actions collectives, ont appris à présenter leurs arguments de manière cohérente avec des propositions concrètes. « Oxfam a quant à elle élaboré de l’information destinée aux réseaux sociaux », ajoute la coopérante. De cette façon, la thématique des inégalités a pu rejoindre une grande partie de la population.

Les laboratoires Actúa

Forte de ces résultats, Oxfam s’est aussi engagée auprès de groupes de jeunes militants en créant conjointement un programme de renforcement des capacités qu’on a appelé les Laboratoires Actúa.pe pour s’attaquer aux inégalités. « C’était pour Oxfam une toute nouvelle façon de travailler, on a beaucoup appris », affirme Ode Lunardi. Ces laboratoires ont été mis en place grâce à un Fonds d’initiative et de développement fourni par Oxfam-Québec. « Habituellement, c’est un partenaire local qui met en branle le projet et le rôle d’Oxfam est de s’assurer que tout fonctionne bien. Ici, on s’est impliqué activement : on a mis en oeuvre et on a créé conjointement un projet de 70 000 $ avec quatre groupes de jeunes militants qui représentaient chacun des types de luttes très différents. »

Photo: Humanité & Inclusion Canada Cecilia Mamani, une femme avec un handicap physique, a pu établir des relations avec d’autres personnes en dehors de sa famille grâce à sa participation au Projet d’insertion socio-économique des femmes handicapées d’Humanité & Inclusion financé par le Programme québécois de développement international (PQDI). Elle souhaitait développer son entreprise de fabrication de vêtements en laine d’alpaga. Aujourd’hui, Cecilia se sent appréciée par d’autres personnes avec qui elle a développé des liens d’amitié. Elle a commencé à utiliser les réseaux sociaux pour faire son marketing, ce qui lui a permis de générer plus de revenus.

Un collectif s’intéressait aux questions de campagne de communication concernant la justice sociale. Un autre a joué un rôle clé dans certaines manifestations contre la corruption en lien avec les droits des travailleurs. Un troisième était concerné par les changements climatiques. Finalement, un quatrième collectif travaillait de façon locale dans un quartier parmi les plus pauvres de Lima. Ces collectifs sont devenus la rampe de lancement de quatre laboratoires Actúa.pe.

Aujourd’hui, des jeunes s’impliquent dans le processus de consultation avec l’État. Les termes des débats ont changé puisqu’ils incorporent maintenant la justice fiscale, le genre ou la captation de l’État. De nouvelles alliances sont nées entre divers groupes de militants, et de plus, ces interventions se poursuivent sans le financement d’Oxfam. Ode en est convaincue : « Oxfam, c’est le levier et le facilitateur dans cette relation basée sur l’autonomie et sur une approche horizontale qui a fait ses preuves. »