Des diplomates canadiens ont discrètement soutenu l’opposition vénézuélienne

Les diplomates canadiens à Caracas et leurs homologues latino-américains ont travaillé plusieurs mois afin de coaliser les partis de l’opposition derrière Juan Guaidó.
Photo: Fernando Llano Associated Press via La Presse canadienne Les diplomates canadiens à Caracas et leurs homologues latino-américains ont travaillé plusieurs mois afin de coaliser les partis de l’opposition derrière Juan Guaidó.

Le politicien reconnu par le Canada et ses alliés comme le véritable dirigeant du Venezuela a exhorté ses partisans réunis à Caracas vendredi à « garder le cap » s’il aboutit derrière les barreaux.

Cette déclaration défiante de Juan Guaidó constitue le plus récent rebondissement dans la crise politique vénézuélienne. Deux jours plus tôt, le politicien de 35 ans s’était autoproclamé président par intérim de son pays, après l’investiture contestée de Nicolas Maduro — que le Canada voit comme un dictateur.

La Presse canadienne a appris qu’un travail de longue haleine se cache derrière cet enhardissement de l’opposition. Les diplomates canadiens à Caracas et leurs homologues latino-américains ont travaillé plusieurs mois afin de coaliser les partis de l’opposition derrière Juan Guaidó.

Selon une source, le 4 janvier a marqué un moment décisif. Le Groupe de Lima — le bloc qui inclut le Canada et plus d’une douzaine de pays d’Amérique latine — s’est opposé à l’investiture imminente de Nicolas Maduro, en rejetant sa victoire électorale du printemps dernier et en ne reconnaissant la légitimité que de l’Assemblée nationale.

« Ils cherchaient vraiment un soutien international quelconque afin de s’accrocher à une raison de s’unir et de présenter quelqu’un comme Juan Guaidó », a expliqué une source.

La Presse canadienne a interrogé de hauts responsables du gouvernement canadien, qui ont requis l’anonymat en raison du caractère délicat de la crise au Venezuela. Ils ont détaillé le rôle du Canada dans l’aide apportée aux forces démocratiques locales pour sauver ce pays de la spirale économique et politique qui a contraint trois millions de Vénézuéliens à fuir.

La tradition diplomatique canadienne

Le Canada avait anticipé les événements de cette semaine puisque ses diplomates ont maintenu des contacts étroits avec M. Guaidó et d’autres membres de l’opposition.

« Nous sommes à leur écoute. Nous écoutons la diaspora au Canada et ailleurs dans le monde et nous faisons ce que nous pouvons », a déclaré une source.

La discrète intervention de la diplomatie canadienne a été menée en tandem avec des alliés du Groupe de Lima tels que le Chili, le Pérou, la Colombie et le Brésil. Cette démarche s’inscrit dans une tradition diplomatique canadienne qui comprend entre autres les efforts déployés dans les années 1980 pour protéger les dissidents chiliens sous la dictature de Pinochet.

En 2000, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Lloyd Axworthy, avait dirigé une mission multilatérale au Pérou qui a renversé l’homme fort Alberto Fujimori, rappelle l’ancien ambassadeur du Canada au Venezuela, Ben Rowswell.

« La tradition ici veut que le Canada adhère aux principes des droits de la personne et de la démocratie et qu’il prenne des mesures pragmatiques sur le terrain pour débloquer les situations politiques », a fait valoir M. Rowswell.

Le Groupe de Lima est né après le départ de M. Rowswell en 2017, et le Canada a alors commencé à œuvrer au sein de cette coalition, qui n’inclut pas les États-Unis.

Un travail d’unification

La victoire de Nicolas Maduro aux élections du 20 mai 2018 a galvanisé les efforts du Groupe, qui a continué de concentrer leurs efforts sur l’unification d’une opposition fracturée.

Les principaux opposants susceptibles de diriger une éventuelle coalition, Léopold Lopez et Julio Borges, présentaient certains problèmes. M. Lopez est maintenu en résidence surveillée depuis 2014, tandis que M. Borges vit en exil.

C’est ce dernier qui aurait suggéré Juan Guaidó, selon une source.

À la mi-décembre, M. Guaidó a effectué un voyage clandestin à Washington pour informer les autorités américaines de sa stratégie. Il a traversé la frontière avec la Colombie en secret, afin que les agents d’immigration vénézuéliens ne sachent pas qu’il avait quitté le pays et tentent possiblement d’empêcher son retour.

Au fil des discussions entre les factions de l’opposition vénézuélienne, celles-ci ont commencé à mettre de côté leurs divergences, rapporte une source. Bien que tout le mérite revienne aux groupes de l’opposition, indique une source, les diplomates canadiens ont pu les aider en « facilitant les conversations avec des gens qui étaient à l’extérieur et à l’intérieur du pays » avec d’autres diplomates.

Deux présidents

M. Maduro a finalement été assermenté avec le soutien de pays tels que Cuba, la Russie et la Chine.

Après que M. Guaidó se soit déclaré président par intérim, mercredi, des Vénézuéliens sont descendus dans la rue à travers le pays. En conférence de presse vendredi, Nicolas Maduro s’est dit ouvert à discuter avec l’opposition, mais a qualifié la déclaration de son adversaire d’« un acte désespéré » soutenu par le gouvernement américain.

Des responsables canadiens ont précisé que, bien que des dirigeants américains tels que le président Donald Trump, le vice-président Mike Pence et le secrétaire d’État Mike Pompeo eurent également dénoncé le régime de Maduro, il n’y a pas eu de coordination directe entre le Groupe de Lima et Washington.

En ce qui concerne les rassemblements de cette semaine, les Vénézuéliens en sont entièrement responsables.

« Ça a été complètement fait par l’opposition et leurs gens sur le terrain au Venezuela, a déclaré un représentant gouvernemental. Nous n’aurions pas pu les aider à parvenir à ce point [...] s’ils n’en avaient pas la volonté et n’étaient pas prêts à prendre le risque. »

Le cabinet du premier ministre rapporte que Justin Trudeau s’est entretenu samedi avec le président colombien, Ivan Duque Marquez. Les deux dirigeants ont réaffirmé leur soutien à M. Guaidó et se sont engagés à continuer de « promouvoir la démocratie, l’État de droit et les droits de la personne au Venezuela », notamment à travers leur travail au sein du Groupe de Lima, selon le cabinet.