La cabane française au Canada

Le salon Bouleau devait au départ être recouvert de différentes essences de bois canadien, mais l’architecte Eugène Beaudouin a tellement aimé l’effet du bouleau qu’il imposa celle-là entre tous les travers de cèdre rouge. Les meubles de cuir vert olive ont remplacé les fauteuils d’origine recouverts de peau de poulain alezan dessinés par Beaudouin — comme la majorité de l’ameublement de l’édifice, incluant celui des quartiers privés réservés à l’ambassadeur.
Photo: Jake Wright Le Devoir Le salon Bouleau devait au départ être recouvert de différentes essences de bois canadien, mais l’architecte Eugène Beaudouin a tellement aimé l’effet du bouleau qu’il imposa celle-là entre tous les travers de cèdre rouge. Les meubles de cuir vert olive ont remplacé les fauteuils d’origine recouverts de peau de poulain alezan dessinés par Beaudouin — comme la majorité de l’ameublement de l’édifice, incluant celui des quartiers privés réservés à l’ambassadeur.

Ce fut une entreprise fastueuse qu’on ne saurait imaginer en cette époque de gilets jaunes et de frugalité attendue des pouvoirs publics. Mais c’était justement une autre époque. Celle de l’entre-deux-guerres, où on assumait encore ses désirs de beauté, quel qu’en soit le prix. La France voulait marquer en grand l’amitié l’unissant à ce Canada fraîchement lesté de son statut de dominion en imaginant une première ambassade à Ottawa grandiose et tout en symboles. Quatre-vingts ans et quelques restaurations plus tard, le 42 Sussex demeure un des joyaux du réseau diplomatique français.

En 1926, la déclaration Balfour redéfinit la relation entre l’Empire britannique et ses dominions pour conférer à ces derniers un statut d’égaux et leur octroyer progressivement le droit de se représenter sur la scène internationale, et réciproquement. La France répond à cette accession à l’autonomie en dépêchant dès 1928 son premier représentant, Jean Knight. Bien vite, il trouve les locaux de la chancellerie trop modestes. M. Knight entreprend de trouver un nouveau lieu pour ériger la future ambassade française.

Il arrête son choix sur une demeure de la rue Sussex, qui n’a pas encore tout le prestige qu’on lui connaît aujourd’hui : d’un côté bordée d’usines — qui seront éventuellement démantelées —, et de l’autre par le 24 Sussex, qui n’est alors qu’une résidence privée qui n’hébergera pas avant 1951 les premiers ministres canadiens.

Photo: Jake Wright Le Devoir La tapisserie de 1623-1625 illustrant le triomphe de Constantin trône dans la salle de bal, flanquée des sculptures de l’Amour profane et de l’Amour sacré, retirées en 1951. Le tapis tissé par la Manufacture royale de la savonnerie date de 1820. Chacune des quatre portes de bronze comporte une poignée gravée par Robert Cami illustrant des scènes de la vie au Canada. On y lit même le «Je me souviens» québécois.

La maison est achetée puis rasée. Ensuite, le 14 juillet 1936, s’ouvre en grande pompe un chantier digne du Roi-Soleil. L’architecte français Eugène Beaudouin est choisi et s’allie à deux homologues montréalais pour superviser les travaux, froissant du coup la vedette Ernest Cormier, qui avait effectué à titre gracieux les premières esquisses et espérait être retenu pour le projet.

Beaudouin s’entoure d’une équipe de cinq artistes français pour décorer la somptueuse ambassade Art déco, qui compte trois étages et s’organise autour d’un grand hall palatial.

Censure

Alfred Courmes reçoit le mandat de réaliser une peinture couvrant la totalité des murs de la grande salle à manger. « La France heureuse », qui s’étale sur 120 mètres carrés, met en scène 225 personnages profitant de la vie dans un paysage provençal, certains jouant aux cartes ou à la pétanque, d’autres tricotant, d’autres encore profitant des premiers congés payés en s’adonnant à la baignade.

L’artiste était-il épuisé par le travail ? C’est ce que la signature de son oeuvre laisse croire : « Achevé le 21 juillet 1939, 3 h du matin », peut-on lire.

Photo: Jake Wright Le Devoir Le majestueux hall d’entrée et son escalier de marbre rose.

On raconte que, dans les années 1950, un ecclésiastique en visite n’avait pas apprécié la nudité des enfants de la murale et les accolades ambiguës de certains hommes. Aussi entreprit-on de cacher l’oeuvre, d’abord sous des toiles tendues, ensuite avec une bonne couche de badigeon blanc. Ce n’est qu’en 1984 que Paris autorisa la restauration complète de cette peinture à l’encaustique.

Cette mise à l’index n’épargna pas la salle de bal. Dans cette immense pièce lumineuse meublée de sièges Empire vert absinthe trône une gigantesque tapisserie issue de la Manufacture des Gobelins datant de 1623-1625. Le sculpteur Louis Leygue devait prolonger le triomphe de Constantin en trois dimensions sur les murs. En 1951, on jugea inappropriée la nudité d’Adam et Ève, de l’Amour profane, de l’Amour sacré et de la Paix, et les quatre sculptures bordant la tapisserie furent retirées. Elles furent restaurées en même temps que l’oeuvre murale de Courmes.

Le graveur Charles Pinson, pour sa part, réalisa une oeuvre totalement unique dans le bureau de l’ambassadeur. Sur les murs de pierre polie blanche de plus de 100 mètres carrés, il grava délicatement, puis encra de noir l’histoire de la Nouvelle-France, de l’arrivée de Jacques Cartier sur la Grande Hermine jusqu’à la capitulation de 1759.

Tapisserie d’écorce de bouleau

Mais c’est de loin le salon Bouleau, jouxtant la salle de bal sur sa gauche, qui attire par sa singularité le plus l’attention dans cette magnifique ambassade. La pièce réalisée par l’Institut des arts appliqués de Montréal est entièrement tapissée d’écorce de bouleau.

« C’est un clin d’oeil aux Premières Nations », explique le conseiller de presse de l’ambassade, Éric Navel, lors d’une visite avec Le Devoir. « On sait que les Amérindiens en fabriquaient leurs pirogues pour voyager. Or, Ottawa, c’est un lieu d’échanges. »

Pensait-on que le recouvrement ligneux assainirait l’air ? Longtemps la pièce — réservée aux hommes — servit-elle de fumoir.

Photo: Jake Wright Le Devoir Le Salon rond, destiné aux dames, est décoré de trois terres cuites réalisées par André Bizette-Lindet. Lui et Robert Cami étaient restés en France pour concevoir leur œuvre. Ils ont ainsi évité la déconvenue financière des autres artistes partis au Canada pour le projet: les émoluments convenus ont perdu 60% de leur valeur et sont devenus nettement insuffisants après des dévaluations successives du franc français par rapport au dollar canadien. Les trois artistes ont dû quémander des augmentations pour survivre.

C’est néanmoins le temps, et non la fumée, qui a le plus endommagé le salon. « Le bouleau est constitué d’une succession de fines couches et, parfois, elles frisent. Les gens en arrachent ou elles tombent », explique Daniela Kolbach, la restauratrice d’art qui a piloté cet automne le projet de réhabilitation rendu possible grâce à la Fondation George et Helen Vari.

« L’ambassade utilise la salle de bal pour des fêtes, et cette pièce [le salon Bouleau] est accessible. Avec les années, les gens ont pris de petits souvenirs de l’écorce de bouleau. »

L’objectif a été d’aplanir les surfaces non pas pour qu’elles ressemblent « à de la tapisserie », mais pour stabiliser l’écorce et stopper sa détérioration. Chaque petit morceau retroussé a été enduit de colle, puis maintenu à plat par la pression d’un minuscule coussinet de caoutchouc épinglé là grâce à une aiguille à piquer.

« Des fois, on regardait un panneau et on aurait dit qu’il y avait une armée d’aiguilles ! Ça ressemblait à un jeu », rigole Mme Kolbach. Elle estime que des « centaines de milliers » de fines pelures ont été ainsi recollées par elle et ses trois acolytes.

Certaines portions de l’écorce ont dû être remplacées par de la nouvelle, commandée d’un fabriquant de canots d’écorce de l’Outaouais. « Mais c’étaient de très petites sections. La plus grosse devait mesurer deux pouces par quatre. » Dans ces cas, la difficulté aconsisté à trouver une écorce de même couleur.

Les travaux, qui ont duré un mois, ont été terminés juste à temps pour célébrer début décembre les 90 ans de relations diplomatiques entre la France et le Canada et souligner, ce 4 janvier 2019, les 80 ans de l’ouverture de cette perle architecturale faisant la fierté de la capitale canadienne. Les curieux peuvent la visiter une fois l’an à l’occasion de l’événement Portes ouvertes Ottawa.