Les mots de Bono, une douce musique aux oreilles de Martin

Le premier ministre Paul Martin cache de plus en plus mal son intention de déclencher des élections générales plut tôt que tard. Quoi de mieux pour courtiser les jeunes que de se faire photographier avec Bono qui, hier, était à Ottawa pour saluer
Photo: Agence Reuters Le premier ministre Paul Martin cache de plus en plus mal son intention de déclencher des élections générales plut tôt que tard. Quoi de mieux pour courtiser les jeunes que de se faire photographier avec Bono qui, hier, était à Ottawa pour saluer

Ottawa — Le gouvernement fédéral versera dès l'an prochain 70 millions au Fonds mondial de lutte contre le VIH-sida, la tuberculose et le paludisme, ce qui correspond à doubler sa contribution actuelle, a annoncé hier la ministre de la Coopération internationale, Aileen Carroll.

Mais celle-ci n'a pas eu la vedette longtemps, élections obligent. Le premier ministre Paul Martin l'a en effet rapidement éclipsée en se présentant devant la presse en compagnie du populaire chanteur rock Bono, qui s'est fait le champion de la lutte contre le sida et de la réduction de la dette des pays en développement.

L'annonce, importante et généralement bien reçue, a aussitôt pris une forte connotation électorale, des images du chef libéral apparaissant aux côtés d'une vedette internationale de cette stature valant leur pesant d'or en campagne électorale. Et celle-ci est imminente. Il n'y avait qu'à écouter les députés faire leurs adieux aux Communes hier et voir Paul Martin souligner leur contribution pour dissiper les derniers doutes. On n'attend pas de déclenchement avant le 20 mai pour un scrutin le 28 juin, mais les travaux de la Chambre prennent fin cette semaine pour le congé de la fête de la Reine ou des Patriotes.

Paul Martin s'est défendu d'agir par électoralisme. «Ça n'a rien à voir avec une élection mais tout à voir avec les raisons pourquoi on rentre en politique», a-t-il dit avant de rappeler qu'il avait auparavant travaillé avec Bono dans le dossier de l'allégement de la dette des pays pauvres.

Le chanteur, qui avait fait un discours au congrès au leadership qui avait couronné Paul Martin en novembre dernier, n'a pas joué les naïfs. «Bien sûr, je suis utilisé. Je veux être utilisé. C'est mon travail d'applaudir lorsque quelqu'un fait la bonne chose et de critiquer quand ce n'est pas le cas», a-t-il déclaré. Il a dit à maintes reprises qu'il n'était pas là «pour faire élire Paul Martin ou le Parti libéral» mais pour faire valoir l'urgence de lutter contre le sida.

Et s'il a offert d'être présent à ses frais, a-t-il dit, c'est parce que M. Martin a jusqu'à présent respecté les engagements qu'il a pris à son endroit. «Si j'ai promis d'emmerder le premier ministre [s'il ne tenait pas ses promesses], j'ai aussi promis d'applaudir s'il les tenait», a dit Bono.

Il a donc fait les deux hier. Après avoir félicité Paul Martin, il lui a rappelé que le budget canadien d'aide au développement est trop bas et que la hausse promise de 8 % par année est insuffisante pour atteindre dans un délai raisonnable l'objectif de 0,7 % du PIB alloué à l'aide étrangère. «Cela doit être porté à 10 %, 15 % ou même plus», a-t-il dit.

Ses applaudissements sont allés aux dernières initiatives canadiennes pour la lutte contre le sida. Celles-ci forment un tout cohérent qui fait du Canada un chef de file, a-t-il dit, au grand plaisir de Paul Martin.

Le Canada a agi sur trois fronts. Le fonds mondial visé par l'annonce d'hier en est un. Il a pour but de financer les interventions en matière de santé prises par les pays pauvres, leur société civile, le secteur privé et les communautés locales.

L'accès à des médicaments peu coûteux exige toutefois que les pays riches autorisent les fabricants de produits génériques à copier les produits brevetés pour ensuite les exporter vers des pays pauvres. Seul le Canada a déposé un projet de loi en ce sens, qui devrait être adopté cette semaine.

Vient ensuite le problème de la distribution de ces médicaments dans des pays qui manquent d'infrastructures et de personnel. L'Organisation mondiale de la santé a lancé une initiative pour y remédier et ainsi traiter d'ici 2005 trois millions de personnes vivant avec le VIH-sida. Paul Martin a annoncé lundi que le Canada versera 100 millions en deux ans à ce programme, faisant de lui le principal contributeur.

Les chefs bloquiste et néo-démocrate Gilles Duceppe et Jack Layton ont applaudi à ces décisions, restant indifférents à la mise en scène d'hier. Même chose pour le Conseil canadien pour la coopération internationale. Cependant, à l'instar des deux chefs de parti, le directeur général de cet organisme, Gerry Barr, a apporté quelques bémols. «Il était impératif de faire cela. C'est un exemple de leadership de la part du Canada mais cela met en évidence en même temps la nécessité d'accroître plus rapidement notre aide internationale, surtout si on veut exercer l'influence souhaitée par le premier ministre.»

Le gouvernement a aussi annoncé hier qu'il doublera d'ici cinq ans le budget de la Stratégie canadienne de lutte contre le sida, le faisant passer de 42,2 millions à 84,4 millions par année, une décision prise à la dernière minute. Cette semaine, en fait. La hausse sera très graduelle. Cette année, seuls cinq millions additionnels seront déboursés.

Le budget de la stratégie n'a pas changé depuis le dernier budget conservateur de 1993, il y a 11 ans. À l'époque, les libéraux avaient exigé 55 millions mais, une fois au pouvoir, ils n'ont pas ajouté un sou. La hausse d'hier est donc une première.

D'abord ravis, plusieurs groupes ont vite déchanté en apprenant qu'il leur faudrait attendre cinq ans pour voir le budget doubler. «C'est décevant. C'est long, cinq ans. Pour nous, il y a de bonnes chances que ça ne change rien la première année», a commenté Lyse Pinault, directrice générale de la Coalition des organismes communautaires québécois de lutte contre le sida.

Déçu du délai de cinq ans, le député bloquiste Réal Ménard a rappelé qu'il y a un an, un comité parlementaire avait unanimement recommandé que le budget de la stratégie soit rapidement haussé pour atteindre 100 millions.

Les libéraux niaient hier se servir de ces annonces pour mettre la table en vue des élections. Mais il était difficile de les croire car ces annonces s'ajoutent à toutes celles qui pleuvent sur le pays depuis quelques semaines. Encore hier, on annonçait une aide financière pour les vétérans qui assisteront à la commémoration du 60e anniversaire du débarquement de Normandie, des investissements dans la réfection des ports pour petits bateaux de Terre-Neuve-et-Labrador et une aide financière pour la décontamination des étangs bitumineux de Sydney. D'autres pourraient suivre demain avec le passage de M. Martin à Lévis.