Proche-Orient - D'anciens diplomates trouvent le Canada passif

La fronde diplomatique anti-Bush a atteint le Canada. Une trentaine d'anciens diplomates canadiens se sont élevés à leur tour contre la politique américaine au Proche-Orient et ont demandé au premier ministre Paul Martin de ne pas rester les bras croisés devant la dégradation du conflit israélo-palestinien.

Dans une lettre envoyée à M. Martin le 24 avril dernier, mais restée sans réponse jusqu'à maintenant, sauf pour un accusé de réception, les signataires dénoncent le plan de séparation unilatéral récemment proposé par le premier ministre Ariel Sharon et appuyé par le président George W. Bush. Un plan qui demeure dans les parages malgré son rejet par les membres du parti de Sharon, le Likoud, il y a une semaine et demie, à l'issue d'un référendum.

La lettre signée par 35 chefs de mission à la retraite et une vingtaine d'intellectuels, de journalistes et d'anciens parlementaires vient tout juste d'être diffusée, mais elle a en fait été envoyée avant les deux autres missives qui ont récemment fait beaucoup de bruit sur la même question — la première ayant été rédigée par une cinquantaine d'ex-diplomates britanniques reprochant au premier ministre britannique Tony Blair son alignement sur M. Bush, la deuxième par autant d'anciens diplomates américains en colère contre M. Bush pour son «soutien inqualifiable» donné à M. Sharon.

La publication de ces lettres est plus ou moins le résultat d'une action coordonnée. L'un des responsables de l'initiative, John Sigler, politologue à l'université Carleton d'Ottawa, a indiqué hier au Devoir que le contenu de la missive canadienne avait été partagé avec les collègues britanniques et américains. Parmi ses signataires, il y a notamment Geoffrey Pearson, ambassadeur en URSS au début des années 80, Dwight Fulford, ancien ambassadeur en Arabie Saoudite, et Ken Taylor, qui représentait le Canada en Iran au moment où le chah a été renversé, en 1979.

Profondes inquiétudes

Rédigée à l'initiative du Groupe de discussion sur le Moyen-Orient, un rassemblement qui existe depuis une trentaine d'années, elle est toutefois loin d'être le coup de gueule lancé par les Américains et les Britanniques à leur gouvernement respectif. Les signataires canadiens apprécient que M. Martin et son ministre des Affaires étrangères, Bill Graham, ont gardé leurs distances à l'égard du plan Sharon-Bush et qu'ils continuent de plaider pour une solution négociée entre Israéliens et Palestiniens. Mais ils déplorent très poliment que le Canada ne soit pas plus actif, vu la dégradation de la situation et les dangers que représenterait, à leur avis, l'application du plan de séparation.

Les inquiétudes des signataires sont profondes en ce qui concerne ce plan unilatéral — par lequel le droit de retour des réfugiés serait supprimé et les colonies de peuplement seraient éliminées dans la bande de Gaza, tandis que les colonies installées en Cisjordanie seraient maintenues. «Il y a fort à craindre que l'épouvantable cycle de violence qui frappe la région ne sera pas enrayé par la nouvelle entente américano-israélienne, écrivent-ils. [...] Une déshumanisation grave s'est produite; il doit y avoir un renversement de situation.»

Ils considèrent «comme un acte hautement provocateur» le maintien de grandes colonies israéliennes en Cisjordanie et préviennent que les intentions manifestées au sujet des réfugiés «ne feront qu'accroître le ressentiment et la colère des Palestiniens».

Plus inquiétant encore, disent-ils, «est le fait qu'Israël pose aux Palestiniens une condition: qu'elle prévienne la violence qui émerge de Gaza, laissant le plan à la merci du veto de groupes souhaitant le saboter». L'exclusion de l'Autorité palestinienne de la discussion au sujet de ce plan ne fera, à leur avis, qu'accroître l'influence du Hamas. «Malgré la performance mitigée de l'Autorité, nous estimons qu'il est essentiel d'accroître le pouvoir des modérés pour remporter des succès dans la lutte au terrorisme.»

Ils pressent le Canada de faire tout en son possible pour restaurer le processus de paix. Ils lui demandent d'appuyer fermement l'accord de paix non officiel de Genève et de militer auprès de l'ONU pour qu'un effort international d'urgence soit déployé pour calmer le jeu. Ils encouragent le Canada, qui préside le Groupe de travail sur les réfugiés, à ne pas capituler dans ses démarches pour qu'un éventuel accord de paix tienne compte de compensations pour les réfugiés et leur assure un «traitement équitable».