Itinérance à Montréal: des ressources plus que nécessaires

Raphaëlle Corbeil Collaboration spéciale
Contrairement aux hommes, les femmes vivent leur itinérance de façon plus cachée.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Contrairement aux hommes, les femmes vivent leur itinérance de façon plus cachée.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Alors que l’heure est au bilan en ce mois de décembre, les organismes d’aide aux personnes itinérantes tirent un triste constat de l’année 2018 : celui d’une forte augmentation de l’itinérance. Partout, les besoins se font criants, mais particulièrement du côté des ressources pour femmes. Des organismes tentent de trouver des solutions.

« La fréquentation des ressources n’a pas dérougi pendant l’année », résume Pierre Gaudreau, directeur du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), en entrevue téléphonique. « On est passés de 205 000 à 230 000 nuitées enregistrées juste pour les hommes. »

Du côté des femmes, les refuges ont enregistré un nombre record de fréquentation. La Maison Marguerite a observé une augmentation moyenne de 134 % par mois en 2018. En entrevue téléphonique avec Le Devoir, Martine Rousseau, directrice générale de la Maison Marguerite, découvrait les chiffres avec effarement alors que l’heure est au bilan.

« Le pire mois a été celui de septembre. En 2017, on avait répertorié 600 refus de demandes d’hébergement, tandis qu’en septembre 2018, on a dû en refuser 2067. Il s’agit d’une augmentation de 244 % par rapport à septembre 2017. C’est du jamais vu », laisse-t-elle tomber.

La directrice explique cette augmentation par plusieurs facteurs : le vieillissement de la population vulnérable, la question de l’isolement social grandissant, une difficulté accrue dans l’accès aux logements abordables, salubres et sécuritaires, l’augmentation des problématiques de santé physique et psychologique.

« L’appauvrissement est un facteur majeur d’arrivée à la rue des femmes, surtout chez les aînées. On voit des dames de plus de 50 ans qui se retrouvent à la rue pour la première fois de leur vie », explique-t-elle.

Pierre Gaudreau du RAPSIM fait savoir qu’il s’agit d’un « problème dramatique qui perdure et qui persiste année après année ». Les ressources comme la Maison Marguerite, l’Auberge Madeleine et la Rue des femmes doivent en effet refuser chaque jour des demandes d’hébergement d’urgence, faute de places. « On finit l’année avec un portrait très inquiétant », résume M. Gaudreau.

Itinérance au féminin

Difficile d’avancer une évaluation exacte de l’itinérance féminine puisque les données officielles ne reflètent pas la réalité de ces femmes vulnérables. Nombre d’entre elles cachent leur situation. Elles se promènent d’un hébergement à l’autre, ou alors se reposent dans des refuges de jour comme Chez Doris, passent la nuit dans un McDo ou un Tim Hortons.

« L’itinérance des femmes est encore plus cachée que celle des hommes, donc plus difficile à répertorier. Certaines d’entre elles ne veulent pas du tout collaborer aux sondages », explique Mme Rousseau de la Maison Marguerite.

La directrice générale de Chez Doris, Marina Boulos, estime pour sa part que 25 % de la population itinérante est constituée de femmes. « Or, sur les 1000 lits disponibles pendant l’hiver, seulement une centaine est réservée aux femmes. Il y a un manque criant de ressources pour les femmes la nuit », insiste-t-elle.

Le centre de jour pour femmes Chez Doris a pour sa part vu une augmentation de 20 % de sa clientèle en 2018. Chez Doris, cette augmentation est principalement due aux demandeuses d’asile ayant traversé la frontière canado-américaine, indique la directrice générale. « On reçoit en moyenne 1400 femmes par année. Dorénavant, on s’attend à en recevoir 2000 », avance-t-elle.

Avec un chèque d’aide sociale de 633 $ par mois, les nouvelles arrivantes doivent jongler avec les aléas de la bureaucratie, trouver un logement convenable, un propriétaire qui les accepte, en plus de devoir composer bien souvent avec des problèmes de santé. Plusieurs se retrouvent alors à la rue.

Une bonne nouvelle pour Chez Doris

Une bonne nouvelle donne par ailleurs un vent d’espoir à l’équipe de Chez Doris. L’organisme de bienfaisance s’est vu offrir cette année un don exceptionnel de 1 million de dollars. Il s’agit d’un don d’un particulier : Andrew Harper (qui n’a aucune parenté avec l’ancien premier ministre), au nom de son épouse Carole, décédée.

« On existe depuis 41 ans, et c’est du jamais vu ! » s’exclame Mme Boulos au bout du fil. « Le but du don était de développer le logement. On a donc acheté un immeuble cet automne dans le but d’ouvrir un refuge d’urgence pour femmes en 2020. Nous souhaitons pouvoir offrir entre 20 et 22 lits. »

Pour l’instant, l’organisme Chez Doris n’offre pas d’hébergement la nuit, mais des services de jour incluant des repas, des activités récréatives et du soutien psychosocial. Le don généreux permettra à l’organisme d’élargir considérablement sa mission.

L’importance des dons

Leur équipe compte amasser encore plus d’argent pour concrétiser leur projet, soit 750 000 $ pour les rénovations, les meubles et le matériel destinés au nouveau bâtiment.

Chez Doris a également comme projet d’inaugurer une résidence permanente de 26 unités en collaboration avec la Société d’habitation de Montréal en 2020. « On aimerait pouvoir offrir des logements permanents afin de permettre aux femmes de sortir de la rue. » Ce projet d’envergure nécessitera d’amasser 365 000 $ supplémentaires.

L’organisme est financé à 29 % par des dons individuels, à 30 % par des subventions fédérales, provinciales et municipales, à 26 % par des Fondations, et à 9 % par Centraide, peut-on lire sur son site Internet.

Pierre Gaudreau du RAPSIM souligne l’importance des dons privés et de l’engagement de toute la société dans la problématique de l’itinérance. Il se réjouit que les gens s’impliquent encore plus qu’avant : soit en donnant de l’argent, du matériel, de la nourriture, mais aussi en tant que bénévoles.

« Évidemment, ça n’enlève pas le besoin de financement public, insiste celui qui attend plus d’engagement de la CAQ. Mais quelque part, ça joue aussi sur l’ouverture des députés. Quand les politiciens voient que les gens sont motivés, ça montre l’ampleur des besoins et de la solidarité. Ça peut encourager les responsables du gouvernement àdéployer les moyens nécessaires », conclut-il.