Ottawa toujours incapable de joindre les Canadiens détenus en Chine

La ministre Chrystia Freeland sera à Washington vendredi pour rencontrer le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, et le secrétaire à la Défense, Jim Mattis. La demande d’extradition américaine visant Mme Meng risque fort d’être discutée.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne La ministre Chrystia Freeland sera à Washington vendredi pour rencontrer le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, et le secrétaire à la Défense, Jim Mattis. La demande d’extradition américaine visant Mme Meng risque fort d’être discutée.

Le gouvernement canadien n’a toujours pas réussi à rendre visite à ses deux ressortissants détenus en Chine depuis deux jours. Le chef conservateur, Andrew Scheer, somme Justin Trudeau de prendre le téléphone pour implorer directement le président chinois de les libérer.

Michael Spavor et l’ancien diplomate canadien Michael Kovrig ont tous deux été arrêtés par les autorités chinoises lundi. Les deux hommes sont accusés de « prendre part à des activités qui menacent la sécurité nationale », selon le gouvernement chinois.

Photo: Associated Press Le Canadien Michael Spavor, dont l’image est tirée d’une vidéo datant de mars 2017.

Cette situation est « inacceptable », a argué Andrew Scheer jeudi. « Compte tenu du fait que nous avons des citoyens canadiens qui sont détenus, dans ce qui semble être directement lié à une enquête en cours au Canada, je crois qu’il faut que la conversation passe à des niveaux supérieurs, a-t-il fait valoir. Il faut prendre la situation très au sérieux et agir très rapidement. »

Le bureau du premier ministre n’a pas voulu répliquer aux propos du chef conservateur, ni préciser si Justin Trudeau appellerait en effet le président chinois Xi Jinping. Le bureau de la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a cependant rétorqué que « de telles situations impliquant des Canadiens en difficulté ne devraient jamais faire l’objet de jeux partisans ».

La ministre avait indiqué mercredi que les autorités chinoises n’ont pas qualifié l’arrestation des deux Canadiens comme étant des représailles à celle de la dirigeante financière de Huawei, Meng Wanzhou (libérée sous caution mardi). Le gouvernement chinois avait toutefois martelé, à la suite de l’arrestation de Mme Meng, que le Canada ferait face à de « graves conséquences ».

Photo: Associated Press L’ex-diplomate canadien Michael Kovrig dans une vidéo de mars 2018.

Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Lu Kang, s’est fait demander mercredi si la détention de MM. Kovrig et Spavor n’était rien de moins qu’une riposte à celle de Mme Meng. M. Lu a simplement affirmé, selon l’Associated Press, qu’ils étaient traités conformément à la loi chinoise.

Michael Kovrig est en congé sans solde du ministère des Affaires étrangères, devenu il y a deux ans expert sur l’Asie du Nord-Est auprès de l’organisme International Crisis Group. Michael Spavor est le fondateur d’un organisme à but non lucratif qui organise des échanges culturels ou sportifs en Corée du Nord. Il avait notamment coordonné le séjour du basketballeur Dennis Rodman lorsque ce dernier a rencontré Kim Jong-un.

Scheer en rajoute

Les libéraux ont beau avoir espéré ne pas être la cible de critiques partisanes, en marge de cet incident diplomatique, le chef conservateur en fait porter le blâme à Justin Trudeau. Le premier ministre est carrément responsable, a plaidé Andrew Scheer, qui lui reproche d’avoir fait preuve d’à-plat-ventrisme devant le régime chinois.

« La situation démontre que l’approche naïve de Justin Trudeau, dans ses relations avec la Chine, ne fonctionne pas », a lancé M. Scheer au dernier jour de la session parlementaire à Ottawa. Les conservateurs reprochent notamment au premier ministre de ne pas avoir encore exclu le géant des télécommunications chinois Huawei du réseau 5G au Canada. « Nous nous retrouvons maintenant avec des citoyens canadiens détenus en territoire étranger et, parce que le gouvernement a adopté une politique d’apaisement, nous n’avons pas les moyens de pression qu’on aurait pu avoir autrement. »

La ministre Freeland sera à Washington vendredi pour rencontrer le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, et le secrétaire à la Défense, Jim Mattis. La demande d’extradition américaine visant Mme Meng — et les propos du président Donald Trump que celle-ci pourrait être abandonnée si cela sert ses intérêts — risque fort d’être discutée.

Doit-on permettre à Huawei de développer du 5G au Canada ?

Ottawa — Autoriser la société chinoise Huawei Technologies à contribuer à la construction des réseaux sans fil 5G du Canada pourrait donner à Pékin un accès détourné à des informations confidentielles concernant les Canadiens, préviennent des analystes de la sécurité.

Est-ce que la société Huawei est contrôlée par le régime chinois ?

Huawei assure qu’elle n’est pas contrôlée par l’État et qu’elle ne faciliterait jamais la collecte de renseignements pour le compte de la Chine ou de tout autre pays. Cependant, la loi sur le renseignement national en Chine stipule clairement que les organisations et les citoyens chinois doivent soutenir, aider et coopérer au travail de renseignement de l’État.

Quel serait le rôle de Huawei dans le développement du réseau 5G au Canada ?

Certains produits Huawei font déjà partie des réseaux de quatrième génération au Canada. Des entreprises privées telles que BCE et Telus s’occuperont de la construction du réseau 5G — avec des connexions plus rapides et une plus vaste capacité de transmission de données —, mais le gouvernement fédéral pourrait leur interdire d’utiliser certains produits.

La participation éventuelle de Huawei n’impliquerait pas que des antennes et des câbles, mais aussi des logiciels nécessitant une maintenance et des mises à niveau. « Nous sommes potentiellement mariés à jamais parce que nous allons compter sur leur soutien », fait remarquer Daniel Tobok, directeur général de Cytelligence, un expert en criminalistique numérique.

Quels types d’informations Huawei pourrait colliger ?

Huawei pourrait avoir accès à un large éventail de données tirées de la manière, du moment et du lieu dont les Canadiens utilisent leurs appareils électroniques. « Ces données peuvent être utilisées pour manipuler les entreprises ou pour exploiter la propriété intellectuelle, précise Daniel Tobok. Sur le plan de la sécurité nationale, ils peuvent savoir qui est où, à tout moment. […] Ils peuvent influencer les élections. Tout est une donnée aujourd’hui, littéralement. »

Le Canada a-t-il pris des mesures pour se protéger ?

Trois des partenaires canadiens du groupe de partage du renseignement Five Eyes — les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande — ont interdit l’utilisation des produits Huawei dans le développement de leurs réseaux 5G. Ottawa procède actuellement à un examen approfondi de la participation potentielle de Huawei.

Y a-t-il un réel danger ?

Selon Wesley Wark, spécialiste de la sécurité et du renseignement à l’Université d’Ottawa, il est simpliste de supposer que le gouvernement chinois mettrait en péril la réputation, le statut et l’intégrité d’une entreprise comme Huawei à des fins de cyberespionnage. « Cela ne reflète pas vraiment la façon dont le gouvernement chinois envisage ses champions nationaux et leur importance pour la Chine en matière d’expansion économique mondiale. »

Exclure Huawei des plans 5G du Canada uniquement pour des raisons liées à un éventuel danger futur serait « un pas énorme à franchir », soutient Wesley Wark. « Je ne vois pas beaucoup de circonstances, hormis des situations très extrêmes, dans lesquelles le gouvernement chinois risquerait réellement de compromettre la réputation de Huawei à l’échelle mondiale en tant que société afin de mener une sorte de campagne de surveillance », tempère-t-il.