Trop nombreux, les ours polaires?

Les ours blancs bénéficient d’une relative protection en raison de leur statut d’espèce «préoccupante».
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Les ours blancs bénéficient d’une relative protection en raison de leur statut d’espèce «préoccupante».

Y aurait-il trop d’ours polaires ? La question peut paraître hérétique, étant donné que ces icônes des étendues gelées canadiennes ont obtenu en 2011 le statut d’espèce « préoccupante ». Pourtant, c’est bien le débat qui a cours ces jours-ci au Nunavut alors que les autorités concoctent un plan de gestion des populations d’ours polaires susceptible de déboucher sur une augmentation des prises permises.

Il y aurait entre 20 000 et 25 000 ours polaires dans le monde, dont 16 000 se trouvent en territoire canadien, répartis en treize sous-populations. Parce que l’espèce est considérée comme en danger, les cinq pays qui en accueillent ont signé en 1973 un accord sur sa conservation. Tous les avis scientifiques convergent vers une même conclusion : réchauffement climatique oblige, l’habitat des ours polaires est menacé et leur nombre décline. Pourtant, au Nunavut, les Inuits tiennent un autre discours : les ours étant aperçus plus souvent près des établissements humains, ils sont donc plus nombreux.

Le gouvernement du Nunavut a rédigé une proposition de plan de gestion qui a fait l’objet de consultations il y a deux semaines et dont l’approbation finale est prévue pour le printemps. On y déplore le peu de considération apportée au « savoir traditionnel inuit ».

« La pression pour conserver et protéger les ours polaires provenant des groupes environnementaux internationaux, des militants contre les changements climatiques et du public en général a créé des tensions à propos du statut des populations d’ours polaires, peut-on lire. Les Inuits croient qu’il y a désormais tellement d’ours que la sécurité publique est devenue une préoccupation majeure. »

Des douze sous-populations d’ours présentes au Nunavut, huit seraient en croissance, selon ce document ; seulement deux selon Environnement Canada (EC). Aucune ne serait en déclin alors qu’EC en compte une.

Spécialiste des ours polaires, Ian Stirling a longtemps été chercheur sur la faune au ministère fédéral de l’Environnement et est aujourd’hui professeur en biologie à l’Université de l’Alberta. Il se désole de l’orientation prise par le Nunavut. « C’est malheureux de manière générale », dit-il au Devoir. « Il n’y a aucune information qui permet de dire que la population augmente, et dans certains cas, les informations sont tellement vieilles et il y a eu tellement de changements dans l’environnement qu’on ne sait vraiment pas ce qui se passe. »

Il ne conteste pas que les Inuits voient probablement plus d’ours près de leurs villages, mais cela s’explique par le fait que les glaces polaires — d’où les ours chassent le phoque — fondent plus vite au printemps et se reforment plus tard à l’automne. Les ours restent donc sur les berges plus longtemps qu’avant : ils doivent vivre sur leurs réserves graisseuses jusqu’à cinq moins et demi par année, contre quatre auparavant. Ils maigrissent et, affamés, s’approchent des villages, où ils flairent les dépotoirs à ciel ouvert.

« Alors, c’est certainement vrai que vous voyez plus d’ours, mais ce n’est pas parce que la population augmente. Toute l’information scientifique indique plutôt qu’elle n’augmente pas. » Il déplore que le savoir traditionnel ne puisse pas être contesté comme l’est la science. « Si un scientifique blanc comme moi remet en question ces résultats, ce n’est généralement pas très bien reçu, et c’est parfois senti comme un manque de respect. »

L’ours, un voisin dangereux

En entrevue avec Le Devoir, le premier ministre du Nunavut, Joe Savikataaq, ne conteste pas le savoir scientifique, mais il lui reproche d’être détaché de la réalité des Inuits qui cohabitent avec les ours. « Les scientifiques n’ont jamais essayé de déterminer quelle est la capacité écologique d’accueil des ours polaires. À partir de combien y a-t-il trop d’ours et quand peut-on dire qu’il y en a assez ? » demande celui qui est aussi ministre de l’Environnement et qui porte ce chapeau pour l’entrevue.

« Si on maintient les niveaux de récolte permis aussi bas que possible afin de garder le plus grand nombre d’ours, mais qu’il n’y a pas assez de nourriture pour eux, on se retrouvera avec beaucoup d’ours polaires affamés, ce qui générera plus de conflits avec les humains et plus d’ours qui arrivent en ville pour trouver de la nourriture », continue M. Savikataaq.

M. Savikataaq estime qu’il faut être réaliste. « Si la glace fond effectivement et qu’il y a moins de glace, alors je pense que peut-être la capacité écologique d’accueil des ours de cet écosystème n’est pas aussi élevée qu’avant. » Mieux vaut alors que l’humain diminue lui-même cette population jusqu’au point d’équilibre et tire profit de cette chasse au passage. « On les chasserait jusqu’à l’atteinte de ce niveau. » M. Savikataaq insiste : « Personne ne veut l’extinction de l’espèce au Nunavut. »

Cette garantie est précisément ce qui donne confiance à Brandon Laforest, spécialiste des espèces arctiques pour le Fonds mondial pour la nature (WWF). WWF se targue d’être l’unique groupe environnemental à avoir un bureau permanent à Iqaluit. M. Laforest a d’ailleurs assisté aux consultations publiques d’il y a deux semaines.

« Nous, au WWF, avons confiance en la capacité du système de cogestion [avec les Inuits] de préserver les ours polaires. [Leur nombre] ne sera peut-être pas au même niveau que nous avons actuellement — nous verrons ce que les gens décident —, mais la sécurité des gens est ce qui est le plus important. »

Il fait valoir qu’on pourrait répondre à la préoccupation sécuritaire inuite par d’autres moyens que la chasse, notamment en augmentant les patrouilles dissuasives pour éloigner les ours et en réduisant les éléments attrayants pour les ours, comme les restants de chasse.

M. Laforest fait confiance aux Inuits. « La perte de l’ours polaire est un concept abstrait pour le reste du monde dans le Sud. Nous apprécions le fait qu’ils existent. Mais pour les Inuits, la perte de l’ours polaire serait un désastre culturel. Cela m’amène à faire confiance aux Inuits pour gérer l’ours polaire de manière positive, parce qu’ils ont tellement plus à perdre que la communauté internationale. »

6 commentaires
  • Tristan Roy - Abonné 24 novembre 2018 08 h 18

    Ours polaires au pole sud?

    Est-ce qu'il serait possible d'implanter les ours polaires en Antartique? Ils pourraient y prospérer et leur population pourrait augmenter.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 novembre 2018 11 h 40

      On considèrerait alors l'ours polaire canadien comme une espèce invasive.

      Et ce sont les milliers de manchots empereurs, tassés les uns sur les autres pour conserver leur chaleur, qui seraient décimés par les ours polaires. En plein froid, il suffit que le groupe de disperse pour que la survie de tous soit menacée. Comme les chauvesouris qui se réveillent l'hiver en raison de la maladie du syndrome du museau blanc.

  • Gilles Théberge - Abonné 24 novembre 2018 10 h 54

    La question est hérétique.

    Assurément !

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 novembre 2018 12 h 05

    Culpabiliser les Inuits


    L'habitat naturel de l'ours polaire est l'Arctique tout entier. De nos jours, si la grande majorité des ours polaires à travers le monde vivent en territoire canadien, c'est que leur habitat est peuplé également d'Inuits. S'il était peuplé de Blancs, l'ours polaire aurait été décimé ici comme ailleurs.

    Les Inuits sont beaucoup plus respectueux de l'environnement qui nous.

    Et parce que notre civilisation est en train de détruire la planète et que, notamment, nous réchauffons l'habitat des Inuits (ils n'y sont pour rien), on voudrait leur interdire de sécuriser leur environnement en y diminuant le nombre d’ours polaires qui menacent leur vie.

    Alors que bien des Québécois s’inquiètent du nombre d’immigrants, comment réagirions-nous si nos enfants, au retour de l’école, se retrouveraient nez-à-nez avec un ours polaire en train de fouiller dans nos poubelles dans notre cours ?

    • Jacques Morissette - Abonné 24 novembre 2018 22 h 53

      Vous avez bien raison M. Martel. L'homme blanc occidental prend souvent des raccourcis en instrumentalisant la science pour ses intérêts. Le problème est que ceux à qui il s'adresse pense un peu comme lui, avec des raccourcis idéologiques. Quoi qu'il arrive, il ne veut pas que son état de conscience change, trop pris dans les filets de son idéologie réductrice. Trop aveuglé par la croissanc eéconomique qui sert les plus nantis, il ne voit pas ce qu'il détruit et il pense à court terme. Bref, il a tout ce qu'il faut, en terme d'arguments, pour se faire croire à ce qu'il veut, toujours en prenant des raccourcis.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 25 novembre 2018 13 h 21

    « nous réchauffons l'habitat des Inuits (ils n'y sont pour rien)» (Jean-Pierre Martel)


    À notre époque, les Inuits se véhiculent en motoneige, en chenillette, en automobile, en camionnette, en camion, en avion, le plastique entre dans la composition des maisons où ils élèvent leur famille…