L'opposition dénonce l’aide aux médias des libéraux

Tour à tour, des élus conservateurs ont martelé que le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, «soudoie les médias».
Photo: Jeff McIntosh La Presse canadienne Tour à tour, des élus conservateurs ont martelé que le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, «soudoie les médias».

L’élection fédérale n’est que dans un an, mais, déjà, les partis d’opposition laissent planer un doute sur la légitimité des résultats. Tant l’aide aux médias que l’organisation des débats des chefs sont vues comme des tentatives libérales de « truquer les élections ».

Les conservateurs laissaient entendre depuis une semaine que le gouvernement libéral s’apprêtait à s’acheter une couverture médiatique complaisante en venant en aide à l’industrie médiatique. Le ton est monté jeudi, au lendemain de l’annonce officielle de ces crédits d’impôt et reçus d’impôt qui totaliseront 595 millions de dollars sur cinq ans. Tour à tour, des élus conservateurs ont martelé aux Communes que Justin Trudeau « soudoie les médias ».

La députée albertaine Michelle Rempel s’est même fendue d’une vidéo de sept minutes — qui avait été visionnée plus de 12 000 fois jeudi après-midi — dans laquelle elle invite les citoyens à monter au front pour combattre cette initiative qui transformera, selon elle, « tous les reportages en demandes de subvention ». « Je dis aux journalistes qui regardent : si vous prenez cet argent, vous n’êtes plus indépendants. Vous êtes redevables à Justin Trudeau. Vous appuyez la mort de la liberté d’expression dans ce pays et on ne devrait pas vous faire confiance. »

Son collègue Peter Kent, qui a lui-même fait carrière comme journaliste à CBC et à CTV, estime carrément que cette aide aux médias pose problème en vue de l’élection de 2019. « Ce que l’on définit comme étant du journalisme libre et indépendant dans une démocratie sera potentiellement entaché par un investissement direct du gouvernement, a-t-il argué. Quand un média ou les emplois de certains journalistes dépendent de subventions gouvernementales, c’est l’antithèse d’une presse libre et indépendante. »

Gérard Deltell, lui aussi un ex-journaliste, a refusé de dire s’il partageait l’avis de ses collègues. « Les seules personnes qui peuvent répondre directement à cette question sont les journalistes eux-mêmes. Ce sont eux qui ont le contrôle du clavier et du micro et je souhaite évidemment que les journalistes continuent d’être objectifs, professionnels et rigoureux. » Mais il a reconnu du même souffle que « c’est une question qui se pose ».

Plusieurs autres conservateurs se sont montrés moins circonspects sur Twitter. « Il est inapproprié pour le gouvernement de fournir un plan de sauvetage aux médias dans une année électorale », a scandé l’ex-ministre Steven Blaney. « Les libéraux tentent d’acheter les médias, avec l’argent des contribuables », a renchéri le sénateur québécois Leo Housakos.

« Ridicule », selon des collègues

Deux sénateurs conservateurs rejettent toutefois les doutes exprimés par la majorité de leurs collègues, a constaté Le Devoir.

Le sénateur Claude Carignan se dit « en complet désaccord ». « C’est tellement ridicule ! lance-t-il en entrevue. Je fais confiance au professionnalisme des organes de presse et je ne pense pas que ça va influencer un média ou un journaliste. » L’aide aux médias est au contraire trop « minime », selon lui, et le gouvernement devrait en faire davantage. Car cet ancien maire de Saint-Eustache affirme que les médias régionaux sont essentiels à la vie communautaire de petites localités.

« Ce questionnement me semble court et camoufle surtout une volonté de non-action », a même dénoncé le sénateur dans une réaction écrite à l’annonce fédérale.

Son collègue Jean-Guy Dagenais partage son avis et il espère qu’un gouvernement conservateur maintiendrait une aide aux médias (Peter Kent a promis le contraire). « Vous allez garder votre indépendance, affirme-t-il en entrevue. Et quant à ceux qui pensent qu’évidemment les médias ont été achetés pour la prochaine campagne politique, moi, j’attendrais avant de dire ça. Je ne suis pas tout à fait d’accord. […] Ce sera à nous, pendant la prochaine campagne électorale, d’être capables de faire des entrevues et de parler aux médias. »

En entrevue avec Le Devoir, le ministre des Finances, Bill Morneau, a minimisé l’appui que de telles critiques peuvent recevoir dans la population. « Il y aura des cyniques qui émettront des doutes, mais je ne pense pas que ces cyniques représenteront une portion très importante de la population. »

Le ministre reconnaît néanmoins que le contexte plus large, avec un président américain qui crie aux fake news sans arrêt, l’oblige à prendre ces critiques au sérieux et à démontrer que les médias continueront d’être à distance du gouvernement. « Je ne prétendrai pas que nous n’avons pas plus à faire. Nous avons plus à faire à ce sujet. »

Des débats truqués ?

Les conservateurs ont aussi tenu le même discours pour dénoncer la commission des débats des chefs créée par les libéraux pour organiser les joutes électorales. Et le néodémocrate David Christopherson a exprimé les mêmes doutes quant au prochain scrutin.

L’opposition ne digère pas que les libéraux aient nommé, sans les consulter, l’ancien gouverneur général David Johnston commissaire responsable d’organiser les débats des chefs. « À l’heure actuelle, un élément important de la prochaine élection soulève à tout le moins préoccupations et débats », a lancé M. Christopherson à la ministre Gould, en comité parlementaire. « En quoi est-ce que c’est démocratique ? » a renchéri la conservatrice Stephanie Kusie.

Alexandre Boulerice partage les réserves de son collègue Christopherson. « Ça n’a pas été fait en collaboration avec les partis d’opposition. Donc, oui, ça donne un doute légitime à savoir s’ils vont tenter [à la commission des débats] d’avoir les règles qui vont favoriser le gouvernement en place, donc le Parti libéral. »

Le député Matthew Dubé reconnaît qu’il y a un danger à saper la légitimité du processus démocratique en formulant de telles critiques. Mais il estime que c’est justement le moment — alors que le projet vient d’être dévoilé — pour le NPD de poser ses questions, avant de « contribuer au discrédit du processus ».

2 commentaires
  • Marguerite Paradis - Inscrite 23 novembre 2018 06 h 37

    ENCORE LA POPULATION QUI « CRACHE » LE CASH...

    ... et pendant ce temps les Google et cie de ce monde se bidonnent et encaissent.
    Bravo à nos éluEs, sinistres gestionnaires du Bien commun.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 23 novembre 2018 17 h 07

    Comme des GES

    La classe journalistique doit être vigilante devant la perméabilité qui s'accentue entre l'information et l'opinion. Dans Une tache pour le journalisme, Mario Dumont dénonce le syndicat Unifor, officiellement engagé dans une résistance contre Sheer et ses Conservateurs (voir leur tweet du 14 nov. 15:38). Comment s'étonner que derniers se débattent pour alerter l'opinion? Avec comme résultat, qu'ils sont traînés au banc des accusés et traités de paranoïaques, au mieux, ce qui accentue leur invalidation. Serait-ce que seuls les Libéraux multi sont bons?

    Il faut aussi lutter contre la propension à se croire à l'abri des forces qui font que (je cite A. Vadeboncoeur) les "chroniqueurs ont intérêt à proposer des idées-chocs, surtout s’ils sont payés au clic ; à l’inverse, les journalistes montrant patiemment deux côtés d’une médaille ne feront pas nécessairement la une [...] [L]’époque actuelle [...] pousse à noircir l’interprétation de la réalité." (L'Actualité, 13 juil. 2018)

    Pour Unifor (je cite), "On n’accepterait jamais qu’un journaliste se promène avec une carte d’un parti politique [...] mais on accepte qu’il [le fasse avec celle] d’un syndicat complètement engagé dans la joute." Heureusement, dit-il, des journalistes sérieux comme C. Hébert et D. Akin prennent leur distance de cette Union et de la confusion éthique qu'elle engendre. C. Hébert l'avait fait aussi lors de cette autre soi-disant "Resistance", celle "Inside the Trump Administration", publiée anonymement en édito par le N.Y.Times le 5 sept. 2018.

    Ni Sheer ni même Bernier (ni Legault, ni Lisée) ne sont des clones de Trump. A nourrir volontairement cette peur apocalyptique dans la population, on reproduit dangereusement la polarisation politco-sociale qui tue présentement les États-Unis. Les GES lancés sans discernement dans l'atmosphère sont une bonne métaphore pour dire le danger réel (cynisme, haine, extrémisme) si on laisse aller des pratiques comme celles d'Unifor.