Les Franco-Ontariens organisent la riposte

Vendredi, Mélanie Joly a associé la décision de Queen’s Park au «fait que chaque fois que des conservateurs sont au pouvoir, on voit des reculs pour les francophones».
Photo: Patrick Doyle La Presse canadienne Vendredi, Mélanie Joly a associé la décision de Queen’s Park au «fait que chaque fois que des conservateurs sont au pouvoir, on voit des reculs pour les francophones».

Après le choc, la riposte. La communauté franco-ontarienne promet une bataille de tous les instants en réaction à la décision du gouvernement Ford de sabrer les services aux francophones. Et le gouvernement Trudeau sera là en appui.

« Je suis tout à fait choquée, a indiqué la ministre des Langues officielles, Mélanie Joly, en entretien avec Le Devoir. Jeudi fut une journée extrêmement triste, on parle d’une décision complètement inacceptable, une attaque frontale contre la francophonie. Aujourd’hui, on se retrousse les manches. Les francophones font un appel à la mobilisation, et le fédéral va toujours répondre présent. »

Cela parce que le gouvernement de Doug Ford a annoncé jeudi qu’il abolissait le Commissariat aux services en français (l’ombudsman s’occupera dorénavant de ces dossiers). De même, il « annule les plans de création » de l’Université de l’Ontario français (UOF). Celle-ci devait accueillir ses premiers étudiants à Toronto en 2020.

Ces deux décisions ont soulevé un vif tollé qui n’a pas faibli vendredi, et qui se fait entendre dans toute la francophonie canadienne.

« La résistance s’organise déjà, indique en entretien Carol Jolin, président de l’Assemblée de la francophonie en Ontario (AFO). On réunit tous les piliers de la communauté en fin de semaine et on va regarder toutes les actions politiques, communautaires et légales possibles. »

Quelque 20 ans après le bras de fer autour de la survie de l’hôpital Montfort, M. Jolin affirme que « l’Ontario français n’a jamais été aussi concerté que maintenant. Les gens sont au courant de tout… et ils sont frustrés. En colère ».

Juridique ?

Vingt-quatre heures plus tard, M. Jolin n’avait pas décoléré lui-même. « Doug Ford avait promis à de nombreuses reprises » de maintenir le projet d’université, rappelle-t-il. « C’est une attaque délibérée contre la francophonie, estime M. Jolin. On se sert du prétexte financier pour justifier, mais il reste qu’on sabre précisément le dossier dominant pour les francophones. »

Le conseil des gouverneurs de l’UOF se réunira lui aussi en fin de semaine pour « examiner toutes les facettes de la question », selon son recteur par intérim, Normand Labrie. Un avis juridique a été demandé pour évaluer les options.

Le Regroupement étudiant franco-ontarien (REFO, très impliqué dans le projet d’université) fourbit lui aussi les armes de la résistance. « On se concerte, affirme le directeur général, François Hastir. On regarde les options légales, mais on veut aussi tenter de dialoguer avec le gouvernement pour qu’il fasse volte-face. Et on va s’assurer de faire pression sur le Parlement pour que la résistance se fasse à ce niveau également. »

Pression

Que peut faire Ottawa dans ce tableau ? Le recteur Labrie le rappelait vendredi, « les universités sont des personnes morales créées par les provinces ». La ministre Joly répond que le fédéral « va aller au maximum de [sa] compétence ».

« On est là pour mettre de la pression, pour aider à l’organisation sur le terrain », fait valoir Mme Joly. Elle rappelle aussi que le Plan d’action sur les langues officielles offre du soutien financier aux communautés linguistiques.

S’exprimant dans le cadre du Jour de Louis Riel, le premier ministre Trudeau a profité de l’occasion pour souligner sur Twitter que c’était le bon moment pour « penser au rôle essentiel des gouvernements pour protéger, préserver et chérir les droits liés aux langues minoritaires au Canada. On a tous le droit de vivre et de travailler dans la langue officielle de notre choix ».

Cet activisme du fédéral dans un dossier ontarien peut en partie s’expliquer par l’imminence des élections fédérales… et par les divergences politiques profondes qui séparent le gouvernement libéral de M. Trudeau de celui, conservateur, de Doug Ford.

Vendredi, Mme Joly a associé la décision de Queen’s Park au « fait que chaque fois que des conservateurs sont au pouvoir, on voit des reculs pour les francophones ».

L’abolition du programme de contestation judiciaire par Stephen Harper en 2006 ou les coupes dans le financement de Radio-Canada sous ce même gouvernement en seraient des preuves, estime Mélanie Joly. « Et c’est ce qu’on voit en Ontario », a-t-elle dit en dénonçant dans la foulée les liens entre Doug Ford et le chef conservateur fédéral, Andrew Scheer.

Le député conservateur fédéral Alupa Clarke a qualifié de « ridicules » ces « raccourcis intellectuels ». À La Presse canadienne, M. Clarke a dit « trouver décevante » la décision du gouvernement Ford. « On peut dire que c’est un certain recul pour les francophones en Ontario. »

Chaque fois que des conservateurs sont au pouvoir, on voit des reculs pour les francophones

 

Québec aussi

Le premier ministre Legault a pour sa part promis de discuter du dossier avec Doug Ford lors de leur rencontre prévue lundi. Les partis d’opposition lui ont tous enjoint d’aborder la question de front.

La ministre québécoise responsable de la Francophonie canadienne, Sonia LeBel, a déjà transmis de vive voix ses « inquiétudes » à son homologue ontarienne, Caroline Mulroney (déléguée aux Affaires francophones).

« Mme Mulroney m’a fait part de son engagement envers la communauté franco-ontarienne et des défis budgétaires auxquels le gouvernement de l’Ontario fait face », a rapporté Mme Lebel sur Twitter. « Nous allons continuer à promouvoir et à défendre les intérêts des francophones partout au Canada. »

Quant à Mme Mulroney, elle est sortie de son mutisme en mi-journée pour affirmer à Radio-Canada que « la protection des droits linguistiques sera toujours présente en Ontario » malgré les changements. « Notre gouvernement a été élu pour livrer les services de façon plus efficace », a-t-elle ajouté… sans pouvoir chiffrer les économies rattachées à ces décisions.

12 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 17 novembre 2018 08 h 43

    Doug Ford veut passer à l'histoire...

    " Parlez-en en bien, parlez-en en mal, mais parlez-en!" De façon pour le moins trumpienne, Doug Ford a besoin d'attirer l'attention en pesant de tout son poids sur un maillon faible afin de le faire céder. C'est le comble de la bêtise...

    • Gilbert Turp - Abonné 17 novembre 2018 11 h 09

      Si ce n'était que de la bêtise, on pourrait se consoler. Mais c'est plus que ça. Il est l'héritier d'un système de domination qui a été mis en place au temps colonial et qui se reproduit comme par réflexe, dirait-on. Sans aucune réflexion critique véritable.
      Ça prendra plus que le sourire de Mélanie Joly et les larmes de Trudeau pour dépasser le réflexe colonial canadien.

  • Hermel Cyr - Abonné 17 novembre 2018 12 h 58

    Décryptage…

    En « réaction » à ce qui se passe en Ontario, Justin Trudeau réaffirme sa vision linguistique du Canada … Ce serait « …le bon moment pour « penser au rôle essentiel des gouvernements pour protéger, préserver et chérir les droits liés aux langues minoritaires au Canada [entendre l’anglais au Québec et le français dans le ROC]. On a tous le droit de vivre et de travailler dans la langue officielle de notre choix [entendre l’anglais au Québec et français dans le ROC]».

    Quelle prise de position musclée ! Devant l’attaque en règle que subissent les Franco-Ontariens, tout ce qu’il trouve à dire est de réaffirmer les droits des anglophones au Québec !

  • Serge Lamarche - Abonné 17 novembre 2018 15 h 38

    L'envahisseur anglais encore vivant

    Les conservateurs sont les envahisseurs anglais d'antan à la sauce moderne. C'est pourquoi Maxime Bernier a eu l'idée de génie de faire un parti conservateur francophone. Faut cesser d'appuyer nos enemis!

  • Daniel Gagnon - Abonné 17 novembre 2018 16 h 07

    Le Canada de Louis Riel

    La politique anti-francophone arbitraire et discriminatoire de Doug Ford est de tous les dangers, une politique de repli permettant toutes les dérives, et qui rappelle les vieilles et effroyables lois d’un Canada de Louis Riel.
    Doug Ford a agi comme s’il voulait anéantir cette possibilité de fair-play entre les deux langues officielles, et au lieu d’avaliser, de valider et d’encourager dans la voie du bilinguisme les Ontariens, il s’engage ostensiblement à vouloir clôturer ce chapitre ouvert d’un respect des francophones co-fondateurs de ce pays.
    Il est important de faire barrage contre cette volonté de répression et d'exclusion de Doug Ford.

  • Bernard Dupuis - Abonné 17 novembre 2018 16 h 24

    Pas géniale!

    Et alors, on fait quoi?

    C'est cette Mme Joly qui pensait qu'elle pourrait faire de la politique autrement des autres? Pourtant c'est la même partisanerie qu'à l'habitude. Piéger les conservateurs voilà la nouvelle façon de faire qui n'avancera à rien.

    Il n'y a pas de politiciennes qui ressemblent plus à un ancien politicien qu'une nouvelle politicienne.